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Ajouté le 20 janvier 2012 dans Aktus web, Economie

Via Stella, l’exception télévisuelle corse

Discours du président de la république lors du lancement de Via Stella


par Yann Rivallain

Elle a fait trembler la direction nationale de France 3, elle a de quoi faire rêver le public et les professionnels bretons, alsaciens ou basques. Via Stella, une chaîne régionale corse de service public, vient d’effectuer sa cinquième rentrée. Plusieurs de ses responsables et fondateurs ont répondu à l’invitation de Films en Bretagne et présenté le “modèle Via Stella” aux rencontres Doc’Ouest, organisées à Pléneuf-Val-André, en septembre.

“Jadis notre industrie cinématographique et audiovisuelle souffrait d’une hyperconcentration en région parisienne. Depuis quelques années, elle redécouvre le charme des régions, la diversité de leurs paysages, la qualité de leurs infrastructures.” Ainsi s’exprimait le ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, en visite en Corse au printemps dernier pour renouveler la convention qui lie la chaîne corse Via Stella, l’État, l’assemblée territoriale de Corse et le Centre national de la cinématographie. Au passage, il a qualifié “d’exemplaire” la réussite de France 3 sur ce dossier. Sampierro Sanguinetti, ancien rédacteur en chef de France 3 Corse et concepteur du projet Via Stella ne présente pas les choses de cette manière. Premier rectificatif : pour lui, la chaîne s’est moins faite “avec” que “contre” France Télévision. “Via Stella est l’aboutissement d’un long combat dont la première manche a été remportée en 1982 avec le lancement du premier journal d’actualités, baptisé Corsica Sera, en place des quelques sujets indigents diffusés à la fin des actualités faites à Marseille, explique-t-il. La création de ce journal a ensuite favorisé la naissance de France 3 Corse, véritablement officialisée en 1992. En 2001, lorsque Lionel Jospin a annoncé le regroupement des télévisions régionales en sept pôles qui passeraient au numérique, il était pour nous inconcevable que ce projet provoque un retour en arrière et la suppression de France 3 Corse. Face aux inquiétudes exprimées, Rémy Pflimlin, alors directeur de France 3, m’a demandé de monter un projet de chaîne spécifique pour la Corse.” Pour pouvoir justifier d’un investissement de dix-huit millions d’euros pour une population de 280 000 habitants, le projet s’adresse d’emblée à un public élargi aux neuf cent mille Corses du continent, au million de touristes qui fréquentent l’île, et, au-delà, à tous ceux qui s’intéressent à l’espace méditerranéen, un des grands axes éditoriaux de la chaîne. En l’absence, sur l’île, d’unité régionale de production de France Télévision, Sampierro Sanguinetti propose que la chaîne soit avant tout un diffuseur s’appuyant sur la production indépendante. Cette perspective a suscité l’engouement des responsables politiques et du public, particulièrement intéressés par les retombées économiques attendues. Au retour de la droite au gouvernement, le successeur de Jospin, Jean-Pierre Raffarin, abandonne brutalement le volet régional du plan tnt, provoquant le désarroi des antennes qui s’y étaient préparées, en tête desquelles celle de la région Bretagne. Non sans entraîner un incroyable gâchis humain et financier. “J’ai pensé que le projet corse serait lui aussi abandonné”, se souvient Sampierro Sanguinetti. Jacques Chirac était opposé à la chaîne. Du côté de France Télévision, on se méfiait de ce projet atypique dans l’univers audiovisuel jacobin. “France 3 national, c’est-à-dire Paris, avait peur que la Bretagne et l’Alsace emboîtent le pas de la Corse et que l’émergence de télévisions régionales ne provoque une hémorragie de téléspectateurs. Le risque était qu’on finisse à terme par démanteler l’échelon central de France 3.” C’est là qu’intervient un acteur de poids du dossier Via Stella : celui qu’on surnomme alors le ministre de la Corse, qui n’est en réalité autre que le ministre de l’intérieur, Nicolas Sarkozy. “Il est évident que l’activisme corse et notamment le nombre de bombes posées chaque année ont compté, poursuit Sampierro Sanguinetti. Sarkozy a eu l’intelligence de comprendre que ce projet venait de la base et qu’on ne pouvait pas l’arrêter sans dommage.” Les opposants au projet auront beau jeu de ralentir la naissance de la chaîne, ils n’auront pas raison de lui. “Ils ont fait sauter les trois fondateurs du projet, remplacés par des opposants à la chaîne”, déplore Sampierro Sanguinetti qui, après avoir bataillé contre l’idée d’un lancement au rabais, sera lui-même poussé à quitter la chaîne, deux semaines avant son lancement officiel. Les tensions et désaccords entre Paris et la Corse ne pèseront finalement que peu face au soutien unanime des élus corses, de l’Europe et de Nicolas Sarkozy, devenu président de la République lorsque la chaîne voit le jour, en septembre 2007, avec cinq heures de diffusion quotidienne.

 

Le temps de l’acceptation

Quatre ans plus tard, la chaîne a pris de l’envergure. Elle diffuse près de vingt heures de programmes par jour, dont cinq à six heures de programmes frais et son budget est passé de dix-neuf à vingt-six millions d’euros dont la grande majorité est prise en charge par France 3, la collectivité corse apportant environ deux millions d’euros. Elle est aussi en passe de surmonter son plus gros handicap en faisant son entrée sur le bouquet numérique terrestre avant la fin de l’année, ce qui lui laisse espérer de fortes progressions d’audience. L'arrivée de Via Stella a également conforté un milieu audiovisuel émergent depuis les années 1990. Jean-Jacques Torre, directeur de la chaîne jusqu’en septembre dernier, qui se consacre désormais à la production de programmes en langue corse, explique que la chaîne a bénéficié du stock de programmes documentaires réalisés depuis les années 1990. “À cette époque, bien que nous eussions peu d’heures de diffusion, nous dépassions toujours notre quota d’utilisation des moyens de France 3 pour la production, ce que l’on appelle le droit de tirage. Nous avions une réelle envie de montrer notre spécificité. Beaucoup de producteurs pensaient qu’il y avait des choses à dire et à montrer sur la Corse.” Du côté des producteurs indépendants, l’arrivée de Via Stella a réellement changé la donne avec “la création d’une quarantaine de sociétés, dont une vingtaine qui “travaille”, parmi lesquelles sept reçoivent le soutien du cnc”, explique Dominique Tiberi, productrice qui représente aussi l’association Corse film production. Un examen de la grille de Via Stella montre qu’elle est réellement une chaîne régionale, avec quelques décrochages nationaux et non l’inverse. L’actualité est l’une des forces de la chaîne qui propose un flash toutes les trois heures, trois éditions en langue corse et de nombreux magazines. Depuis la rentrée, au-delà des nombreuses émissions de service et de proximité diffusées en journée aux côtés des actualités, les émissions de prime-time du soir sont organisées en soirées thématiques consacrées au sport, à la politique et la société, à la culture et l’histoire, au cinéma ou encore aux débats et documentaires. Reste le soutien à la langue corse qui est inscrit dans la convention d’objectifs de Via Stella. Sa présence devrait être renforcée à partir de cette rentrée et dans les années à venir. Il semble que la langue concerne environ un tiers des programmes. Elle est employée aussi bien pour les programmes portant sur la Corse que, par exemple, pour la réalisation de magazines de voyages à travers la Méditerranée ou dans le cadre d’une fiction de trente-deux épisodes en langue corse, baptisée Hôtel Paradisula. Pour Sampierro Sanguinetti, le fondateur du projet initial, l’objectif de départ est largement atteint. “Ce que je vois est encourageant, le principal est que la chaîne existe, bien assise sur ses grandes idées, l’information, la proximité, la langue et l’international, en particulier la Méditerranée”.

 

Un modèle à suivre ?

Curieusement, selon Jean-Jacques Torre, “l’exemple de Via Stella est très peu étudié par les responsables politiques et les autres chaînes régionales. Il est difficile de dire s’il peut servir. Notre chance, qui est aussi notre handicap, est notre actualité, notre histoire, nos revendications. Ce sont une source inépuisable de contenus. Pour s’inspirer du modèle Via Stella, il faut, certes, une volonté politique, mais surtout avoir le souhait de s’appuyer sur son identité spécifique et bâtir une ligne éditoriale propre à sa région” Il est surprenant de constater qu’une fois la chaîne mise en place, Via Stella a pu bâtir sa grille en toute indépendance. “Nous avons présenté la grille à France 3 national et aux autres régions, et nous n’avons eu aucun retour, comme si tout le monde s’en moquait éperdument”, ironise Jean-Jacques Torre. Au fil du temps, certains rendez-vous emblématiques de France 3 ont disparu de la grille, comme le journal de midi par exemple. À terme, la chaîne devrait être de plus en plus dissociée de l’antenne régionale de France 3 Corse. Cette liberté est une forme de reconnaissance pour la chaîne, selon son ancien directeur. Faute d’un modèle exportable, et en attendant qu’un prochain ministre de l’intérieur soit aussi celui de la Bretagne — l’hypothèse n’est pas absurde —, il reste certainement des leçons à tirer de l’exemple corse. L’une d’entre elle est qu’il convient de constituer des stocks de programmes, notamment de fictions et de documentaires, y compris en langue bretonne, prêts à être (re)diffusés lorsque de nouvelles opportunités de diffusion se concrétiseront. C’est un des éléments décisifs qui a rendu possible la création d’une chaîne gaélique en Écosse.

 

1 Commentaire pour “Via Stella, l’exception télévisuelle corse”

  1. [...] gallois ou le corse, dont la présence à l'antenne est vingt fois supérieure à celle du breton (lire l'article d'ArMen sur Via Stella). Dans un communiqué, il précise par ailleurs  qu'il ne s'en prend aucunement à ceux qui [...]

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