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Ajouté le 22 septembre 2010 dans Enquêtes, Langue

Gallo : l’autre langue bretonne

Une planche extraite de la bande dessinée, Tintin et le trésor de Rackham le rouge, traduite et publiée en gallo par les éditions rennaises Rue des Scribes.

par Jean-Pierre Angoujard et Bertrand Obrée

Au même titre que le breton et toutes les langues minoritaires de l’Hexagone, le gallo fait partie des langues “sérieusement en danger”, selon l’Unesco. Sur le terrain, bien qu’il continue de souffrir d’une certaine dévalorisation par rapport au français, voire au breton, un regain d’intérêt et des initiatives prometteuses sur le plan de l’enseignement et de la recherche autorisent le développement de nouveaux espoirs.

Dans le café tenu par ma grand-mère, on parlait patois(*). Et pourtant, nulle encyclopédie des langues du monde ne répertorie un “patois” aux côtés du birman, du nahuatl, du chinois ou du tagalog… “Patois” n’est qu’un qualificatif imposé à des langues sans renommée, à des langues “infâmes”. Les clients du café le savaient bien, qui attendaient de leurs enfants qu’ils délaissent ce patois pour le français, langue de l’administration, de l’enseignement et du statut social espéré.
Les péripéties de l’Histoire et les transformations sociales ont établi, en Bretagne, le français comme langue officielle. Pour le reste, français et gallo (le vrai nom de ce “patois” de haute Bretagne) sont deux langues appartenant au domaine septentrional du gallo-roman. Rien de plus, mais ce rappel linguistique, pour le gallo, est essentiel. Il est essentiel parce qu’il affirme que le gallo n’est pas du français (même qualifié de “français régional”) et plus encore, que le gallo n’est pas une “déformation” du français. Ma grand-mère, comme ses clients, et comme tous les êtres humains, faisait usage de sa langue maternelle.
Pour convaincre que le gallo n’est pas du français (pas même un français “exotique”, comme peuvent l’être plusieurs variétés méridionales), il suffit de faire écouter à des non gallésants une histoire racontée dans cette langue (l’expérience a été menée plusieurs fois devant des étudiants en linguistique) : la compréhension est quasi nulle à la première écoute, très faible à la seconde. Si une version écrite est proposée (dans une orthographe très francisée), alors, en dépit de nombreuses résistances du lexique, une interprétation globale devient possible. Ceci n’est guère surprenant : la situation est semblable avec une langue comme l’italien, que personne, assurément, ne décrira comme une variété de français. Le lecteur non gallésant peut s’amuser à lire la phrase suivante (citée par Christian Leray dans le volume 2-3 des Cahiers de sociolinguistique, en 1997) : “Mins astour c’est-ti point les pirotons tchi mëne les ouées es cllos !” (1).

Nathalie Trehel, de l’association les Petits petauds, initie des jeunes enfants au gallo, dans le cadre de la Gallésie en fête, à Monterfil.

Une langue issue du latin
Le gallo est une langue de Bretagne, d’implantation fort ancienne puisqu’elle est issue du latin (comme l’ensemble des langues romanes), le latin des soldats et des commerçants s’étant répandu sur toute l’ancienne Gaule entre le ier et le ve siècle de notre ère. Cette extension du latin populaire, établie sur des substrats linguistiques variés et confrontée à des invasions non latines, a conduit à une dialectalisation (à la naissance de plusieurs langues romanes distinctes) : au sud de la Gaule, les langues d’oc, au nord, les langues d’oïl.
Dès le Moyen Âge, les évolutions divergentes au sein du domaine d’oïl sont clairement établies : picard, normand, gallo, poitevin, “françois”, bourguignon coexistent. Les échanges conduisent les locuteurs de ce qu’il est convenu, abusivement, d’appeler, l’“ancien français” au bi- ou multilinguisme : la plupart des textes les plus anciens (avant que la normalisation ne fasse son œuvre) et qui nous ont été conservés contiennent des traits dialectaux plus ou moins accentués. la Séquence de sainte Eulalie (ixe siècle), premier texte poétique en langue d’oïl qui nous soit connu, est écrit en proto-picard (2). Une œuvre comme le Livre des manières d’Étienne de Fougères (1170) est caractéristique d’un auteur dont la langue maternelle était certainement le gallo. La chanson de geste le Roman d’Aquin ou la conqueste de la Bretaigne contient également de nombreux traits gallos.
À partir du ve siècle, des populations celtes issues de la Bretagne insulaire (les régions ouest de l’actuelle Grande-Bretagne) occupent une large partie de l’Armorique et importent leur langue, qui deviendra, sur place, le breton. La répartition actuelle entre la Bretagne de langue celtique et la Bretagne de langue romane s’est progressivement établie entre le ixe et le xiiie siècle : elle passe, très approximativement, par une ligne allant de Paimpol à Vannes (le breton étant également présent sur la bande côtière allant de Vannes à Guérande).
Cette situation géographique a influé sur la constitution de la langue gallèse, soumise à l’influence du breton à l’ouest, du normand au nord-est, du poitevin au sud et, bien évidemment, à celle du “françois” devenu “français” et langue officielle. Cette perméabilité n’est aucunement spécifique au gallo : le breton, comme le normand et le poitevin, ont emprunté, en toute logique, au gallo. De la même manière, si le vocabulaire du français est très majoritairement d’origine latine, les langues germaniques, l’arabe, plusieurs autres langues romanes ont contribué à sa richesse.

Aires du breton et du gallo et breton sur le territoire de la Bretagne historique.

Un continuum linguistique
Aujourd’hui, la situation est quelque peu complexe du fait de la pénétration continue du français au cours du xxe siècle. L’enseignement initial, devenu obligatoire, ne se fait qu’en français (le gallo, comme le breton, ayant même été pourchassé dans les cours de récréation et son usage étant devenu honteux), de même que la totalité des échanges avec l’administration ou l’accès aux médias. Malgré cette pression sociale, le gallo reste la langue du quotidien, de la famille et du village (le gallo n’est pas seulement une langue des terres, il est aussi la langue des marins et des pêcheurs, en Ille-et-Vilaine et Côtes-d’Armor, comme en témoigne un vocabulaire maritime très étendu). On imagine aisément, toutefois, que les locuteurs gallésants aient été amenés à intégrer du français dans leur langue de tous les jours (pour l’essentiel, du vocabulaire rapporté de l’école, de l’armée et de la “ville”), tandis que les locuteurs du français résidant en haute Bretagne faisaient l’acquisition (parfois inconsciente) de mots et expressions gallèses, de “tournures” gallèses. La grande majorité des habitants de cette région savent ce que sont les “sicots” et, à l’occasion, les craignent. Bien peu, sans doute, sont informés du fait que ce mot (issu du latin “ciccotu” et désignant un reste de plante coupée) est d’origine gallèse et, l’ignorant, s’étonnent de ne pas trouver ce mot dans les dictionnaires “français”. Cette situation sociolinguistique a eu pour conséquence d’établir en haute Bretagne, non pas un bilinguisme tranché entre gallo et français, mais bien plutôt un continuum où l’on entend, certes du gallo et du français, mais aussi, très souvent, du français “gallésant” (une forme de français régional) et du gallo “francisé”. Les francophones de haute Bretagne qui “clenchent” leur porte sont nombreux, peu d’entre eux reconnaissent ce verbe comme “étranger” au français… Ce qui, bien sûr, ne doit pas conduire à la conclusion (rarement évoquée, il est vrai) qu’en haute Bretagne, personne ne parle “vraiment” le français ou (conclusion trop souvent évoquée, hélas !) que personne n’y parle le gallo… Insistons, la situation linguistique de la haute Bretagne est plutôt simple : on n’y parle pas français ou gallo, mais français et gallo (4).
Le nombre de locuteurs du gallo est loin d’être négligeable. Une enquête menée par le laboratoire Credilif de l’université Rennes 2 haute Bretagne indique que le gallo serait parlé par au moins deux cent mille personnes (cette approximation est identique à celle de 2007 pour les locuteurs bretonnants) (5). Ce nombre est doublé si on interroge les gens sur leur capacité à comprendre le gallo. Il arrive que la modernité de l’usage quotidien du gallo puisse surprendre. Ainsi de cette personne qui, à Dinan, et à l’occasion de l’achat d’un téléphone portable, échangeait avec le vendeur en gallo…
Il est tout à fait frappant de constater à la fois une variété des usages du gallo (les dialectes périphériques (6) étant naturellement soumis, prioritairement, aux influences externes) et une grande unité qui fait du gallo une langue immédiatement reconnaissable au sein des langues d’oïl, comme est reconnaissable le français au travers de ses multiples variétés. On peut certes, en gallo, manger ici un péson et là un pèison (avec une diphtongue), on ne mangera jamais un poisson [pwasõ] ; on peut ressentir la frë à Argentré et la fré à Pommeret, jamais le froid [frwa] (7).
Parmi les caractéristiques les plus marquantes de la langue gallèse, on peut relever : l’usage d’un passé simple en i, ainsi “i qouri”, “il a couru”, “o qaozi”, “elle a parlé”, etc. ; des constructions avec la préposition a, du type “o qourr a vni”, “elle vient en courant” ; le suffixe ë de l’infinitif chantë, chanter, qhutë, cacher ; la présence d’un son de type ë derrière une consonne suivie de r et d’une autre consonne, comme par exemple Bërtègn pour Bretagne.
Il est parfaitement possible et linguistiquement pertinent de comparer les langues. Il ne s’agit pas, bien sûr, d’établir un palmarès : aucune langue n’est supérieure à une autre, le français n’est pas “meilleur” que le breton ou le gallo que le chinois ! La liste des caractéristiques qui font de chaque langue une langue différente des autres langues est limitée. Une même caractéristique (un même trait, si l’on veut) se retrouve dans de nombreuses langues.
La présence supposée d’un ë entre la consonne et le r dans un mot comme Bërtègn ou bërton est encore régulièrement présentée, au regard des Bretagne et breton du français, comme le résultat d’une métathèse (une inversion de re en er). C’est une analyse très malheureuse car, non seulement elle contribue à l’idée que le gallo doit d’abord être comparé au français, mais affirme que le mot bërton (et tous les mots du même type) a pour origine la forme française breton… et voilà comment le gallo devient une transformation (pour ne pas dire une déformation) du français !
En réalité, sur ce point, le gallo doit être rapproché, par exemple, du tchèque, du berbère ou de l’arabe de Marrakech, toutes langues qui font usage de ce qu’il est convenu d’appeler un “r syllabique”, c’est-à-dire qui permettent à la consonne “r” de se comporter comme une voyelle (8). Là où le français (et de très nombreuses langues) doit insérer une voyelle dans une séquence [brt] (avec, pour résultat, [bret (on)]), le gallo (comme le ferait le berbère) se contente de réaliser un [r] vocalique avec, pour résultat un son qui, il est vrai, aux oreilles d’un francophone, ressemble à un r précédé d’un e (disons un [er]). Quand un gallo se dit “berton”, quand un gallo va chercher une “berwètt” (plutôt qu’une brouette), il ne déforme pas le français, il se contente de faire usage d’une caractéristique phonétique régulièrement présente parmi les langues du monde (mais non retenue par le français) : la réalisation vocalique de la consonne r.
L’Histoire a fait de la Bretagne un monde celte et roman. Ces dernières années, les langues de l’immigration (anglais, berbère, arabe, etc.) ont encore enrichi cet héritage. Autrefois, la Bretagne a souffert d’une politique linguistique française qui avait pour objectif de faire disparaître les langues bretonne et gallèse. Aujourd’hui, la Bretagne ne peut que défendre une politique linguistique qui saura, au côté du français, tirer parti de ses fondations bretonne et gallèse, toutes deux langues de Bretagne.

Anne-Marie Pelhate, intervenante en initiation au gallo dans les classes préparatoires et élémentaires du Morbihan pour le compte Dihun Breizh, l’association qui fédère les classes bilingues dans l’enseignement catholique privé.

Les défis du renouveau
L’amorce du renouveau du gallo, pour la période contemporaine, est associée à la création des “Amis du parler gallo” en 1976, qui deviendra plus tard Bretagne gallèse, puis Bertaeyn galeizz. L’intérêt pour le gallo était apparu, certes, dès les années 1820, marquées par des premières collectes en haute Bretagne. Mais à la fin des années 1970, des hauts Bretons commencent à voir leur “patois” non plus comme un parler de sot breton, à oublier le plus vite possible pour entrer dans la modernité, mais comme une langue à part entière. En 1977, La charte culturelle bretonne, cosignée par l’État, l’Établissement public régional de Bretagne et les cinq conseils généraux, est probablement le premier texte officiel reconnaissant le fait linguistique gallo. Même si la place accordée au “parler gallo” y apparaît mineure a posteriori, le texte représente un premier pas pour la langue romane. Autre date clé, l’ouverture, à la rentrée 1983, d’une option à l’oral au baccalauréat. Après un fort engouement initial, dans les années 2000, les effectifs stagnent à hauteur de quatre cents élèves, faute d’une volonté politique de développement de cet enseignement par l’État. Mais l’option a eu un fort impact médiatique, en Bretagne administrative en tout cas. Elle a permis de sensibiliser des lycéens à la langue gallèse et à la culture de haute Bretagne. Des enseignements en primaire et en collège ont également découlé de la mise en place de l’option au bac.
L’intérêt pour le gallo est à restituer dans un contexte plus large de mise en valeur de la culture de haute Bretagne à partir des années 1970. Des temps forts telles que les Assemblées gallèses ou la Bogue d’or ont largement contribué à redonner une place au gallo sur le plan culturel, langue bien vivante dans la bouche des qontou et qontouerr comme Albert Poulain, Ujeen Cogrel ou Eugénie Duval.
Dans le prolongement des années militantes, une période de production éditoriale s’est ouverte dans les années 1990. La publication de Sus l’ile naire (Hergé, Les ecröées a Tintin), en 1993, a amorcé la traduction de bandes dessinées. En 1995, le Motier de galo, un premier dictionnaire bilingue, préfigure le volumineux Petit Matao de Régis Auffray, paru en 2007, deux ouvrages exploitant la base de données lexicographique de Bertaeyn galeizz. Parallèlement, le besoin de donner de nouveaux espaces pour entendre et parler le gallo voit le jour. En 2000, le quartet Ôbrée Alie crée l’événement dans l’univers musical breton, en mettant en valeur et en créant du répertoire chanté en gallo. En 2003, Bertaeyn galeizz met en place un événement annuel, basé à Rennes, consacré au gallo : Mill Góll. En septembre 2002, Plum’fm diffuse sa première émission en gallo, “le Galo nouviao”. Cette radio, basée aujourd’hui à Sérent (56), est devenue le fer de lance de la production radiophonique dans cette langue.

Un début de reconnaissance
Le 17 décembre 2004, le conseil régional de Bretagne adopte à l’unanimité une résolution où il “reconnaît officiellement, aux côtés de la langue française, l’existence du breton et du gallo comme langues de la Bretagne”. Puis, le 4 juillet 2009, Paul Molac, premier président du nouveau conseil culturel de Bretagne, devenu chambre consultative du conseil régional de Bretagne, amorce en gallo un premier discours trilingue dans la salle de l’assemblée régionale. Plus qu’un symbole… La nouvelle donne politique ne se limite pas à cette collectivité territoriale. Entre-temps, le conseil général d’Ille-et-Vilaine a adopté sa politique pour la culture et la langue gallèse. Cela se traduit notamment par le conventionnement de trois centres de ressources à caractère départemental : Bertaeyn galeizz, Chubri et Dastum. En 2009, l’État, les deux régions et les quatre départements de l’aire gallèse financent des actions d’inventaire, d’animation ou de développement en rapport direct avec le gallo.
Important bémol à cette évolution, la Loire-Atlantique, qui représente pourtant un tiers du territoire gallophone, est restée le plus souvent en marge du processus de renouveau, pénalisée notamment par les découpages régionaux, académiques et médiatiques. Dans sa troisième édition, diffusée en février 2009, l’Atlas des langues en danger de l’Unesco recense le gallo parmi les langues sérieusement en danger, tout comme la plupart des langues de France. Ce document a le mérite de mettre le doigt sur la situation réelle de la langue de haute Bretagne. En effet, la transmission familiale est devenue l’exception. Son usage s’est principalement restreint à une population le plus souvent âgée et rurale. Cette situation n’est pas naturelle mais le fruit d’un ensemble de choix politiques amorcés pendant la période révolutionnaire, renforcés par l’idéologie coloniale du xixe siècle et matérialisés à partir des années 1950 par une francisation exclusive. En ce début de millénaire, la disparition des langues régionales n’est cependant plus perçue comme une fatalité. La diversité linguistique devient un enjeu démocratique, au point que plusieurs textes fondamentaux sont apparus ces dernières années à l’échelle européenne comme internationale.
Du côté de l’enseignement initial, dans l’académie de Rennes, l’essentiel s’est joué dans le secteur public, dans les années 1980. Depuis, cette situation a peu évolué. Des initiatives ponctuelles existent en primaire, avec notamment le travail de Jacky Sourdrille, un instituteur intervenant affecté à plein temps à la langue et à la culture gallèse. Mille quatre cents élèves sont ainsi concernés dans le secteur de Maure-de-Bretagne. En collège, l’option “culture et langue régionales” ne permet qu’une initiation au gallo ; elle touche environ trois cents élèves chaque année. Le nombre d’élèves est généralement analogue en lycée, avec dix pour cent d’entre eux dans le privé. En collège et lycée, seul un poste à temps plein est affecté au gallo, celui de Christine Trochu (lire l’interview). Le reste de l’enseignement est assuré par des professeurs à raison de quelques heures dans leur emploi du temps, l’ensemble atteignant seulement quarante-cinq heures hebdomadaires pour toute l’académie de Rennes. Ces chiffres très modestes s’expliquent par une absence de stratégie de développement d’une filière d’enseignement du gallo sur l’ensemble du territoire haut breton et notamment l’absence de formation spécifique initiale et continue pour enseigner le gallo. Dans le public, une seule journée de formation continue est dispensée… seulement tous les deux ans !
De nouvelles initiatives sont apparues ces dernières années. Dans le secteur catholique, l’association Dihun a créé, en 2005, un poste d’intervenante pour l’initiation au gallo en maternelle et primaire, actuellement occupé par Anne-Marie Pelhâte. Sur le plan universitaire, après une expérience avortée dans les années 1990, l’université de Rennes 2 a ouvert, dans le cadre de l’ufr Langues, par convention avec le conseil régional, une option facultative de gallo comprenant par année quarante-huit heures d’apprentissage et vingt-quatre heures consacrées à la sociolinguistique (première année) ou à la dialectologie et à la littérature orale (deuxième année).

Une formation professionnelle

La grande nouveauté de la rentrée 2009 a été la mise en place d’une formation professionnelle de gallo par Stumdi, un centre de formation agissant pour l’instant uniquement dans le domaine du breton. Cette formation intensive pour adultes de trente-cinq heures hebdomadaires s’est tenue de septembre à novembre 2009 et sera reconduite en avril-juin 2010. Elle permet désormais d’envisager l’utilisation du gallo au travail, par exemple dans des secteurs comme la santé ou l’accompagnement des personnes âgées. Mais d’autres secteurs sont amenés à embaucher : l’audiovisuel, la traduction, le secrétariat… Enfin, du côté des cours du soir, seules quelques propositions existent, tels que les ateliers mensuels de Bertaeyn galeizz. Une plus forte structuration de l’offre permettrait sans doute de développer une vraie demande.
Dans la presse écrite, diverses chroniques en ou sur le gallo existent ici ou là. Parmi les nouveautés, l’hebdomadaire en breton Ya ! propose chaque semaine, depuis 2008, un article en gallo. Par ailleurs, le trimestriel du conseil général d’Ille-et-Vilaine a ouvert, en juillet 2009, une chronique de découverte du gallo. Les choses bougent davantage dans l’audiovisuel. La mise en place de programmes en gallo depuis 2002 sur Plum’fm et des expériences plus ponctuelles ou limitées, par exemple sur tv Rennes 35 ou Armor tv, permettent d’envisager d’autres initiatives futures. L’édition écrite se développe peu à peu. La maison d’édition Rue des Scribes a par exemple publié des traductions de Tintin et d’Astérix, ainsi que l’important dictionnaire Le Petit Matao, en 2007. Les éditions Label ln ont notamment publié la Grammaire du gallo de Patrik Deriano. De nouveaux domaines apparaissent, comme la littérature écrite et le livre pour enfant.
Pour compléter ce panorama de la situation actuelle, qu’en est-il de la recherche sur le gallo ? Les travaux récents ont porté le plus souvent sur l’étude de la situation sociologique du gallo. Mais du côté de la linguistique descriptive, très peu de travaux ont vu le jour dans le cadre universitaire depuis les publications de Jean-Paul Chauveau dans les années 1980, dans le prolongement de l’Atlas Linguistique de Bretagne Romane, Anjou et Maine. Conscient des manques en la matière, le laboratoire de linguistique (Lling) de l’université de Nantes a organisé une première Journée d’études gallèses en juin 2007, en partenariat avec l’université de Rennes 2 ; une seconde édition s’est tenue en 2009. Par ailleurs, un fait préoccupant est le manque d’archives sonores de paroles en gallo enregistrées auprès de locuteurs de naissance. C’est dans ce contexte que l’institut Chubri a mis en place, en 2007, son projet d’inventaire et de valorisation du gallo. Outre le traitement de données en interne et leur publication sur son site, l’institut entame un partenariat avec les universités de Nantes et de Rennes afin de favoriser la recherche descriptive sur le gallo à partir des corpus oraux constitués : phonologie, syntaxe…
L’intérêt croissant pour le gallo et l’émergence de politiques en faveur de cette langue rendent nécessaire de repérer les freins actuels à la transmission aux jeunes et aux arrivants et d’en tirer des pistes d’action à court et à long terme. L’absence de recherche linguistique à partir de corpus oraux constitue actuellement l’un des importants freins à la rediffusion de la langue. En effet, les outils basiques tels que dictionnaires et grammaires actuellement disponibles ont été constitués à l’aide de sources écrites qui présentent de nombreuses lacunes : pans entiers de vocabulaire absents (mots dont la prononciation est analogue au français, termes techniques hors agriculture, etc.), transcriptions imprécises ou francisées…

Des défis à relever
Seule la collecte de conversations en gallo auprès de locuteurs de naissance permettrait de combler ces lacunes et ensuite, d’envisager la réalisation d’outils didactiques de qualité. Or, une première phase d’inventaire des ressources disponibles réalisée par Chubri en 2007-2008 fait apparaître clairement la quasi-absence de fonds de parole en gallo, hormis dans le domaine du conte. Il y a donc une très grande urgence à collecter auprès des locuteurs de naissance, qui vont se faire rares dans les prochaines années. L’urgence tient également à la disparition de certaines pratiques techniques dont il importe de collecter les termes spécifiques. Il y a aussi tout le champ de l’onomastique. La connaissance des prénoms, noms de familles et noms de lieux en gallo est un élément fondamental pour la transmission du patrimoine culturel de la haute Bretagne. Mettre en place une grande campagne de collecte linguistique est une action vitale et urgente pour le gallo. Aujourd’hui, le blocage est essentiellement financier, car les compétences et les structures, aussi bien régionales que locales, existent. Il faudrait donc des gestes politiques forts pour engager une telle campagne, dont on sait que les retombées ne seraient visibles, pour l’essentiel, qu’à moyen terme. Bien sûr, une restitution de données au grand public à partir du traitement des corpus oraux et des sources écrites déjà disponibles est nécessaire. C’est envisageable grâce aux technologies du web. La réalisation d’un dictionnaire en ligne à partir de l’inventaire lexicographique effectué est facilement imaginable. Cela faciliterait d’emblée les travaux de traduction et de terminologie indispensables au développement du gallo dans de nouveaux espaces du quotidien.
L’absence d’un système orthographique du gallo largement admis est souvent présentée comme “le” problème à résoudre pour rediffuser la langue. Il faut sans doute relativiser ce point de vue : de nombreuses actions sont aujourd’hui possibles sans pour autant que la question graphique ait été préalablement résolue, en particulier dans le domaine audiovisuel. Ceci dit, il est vrai qu’aujourd’hui, tout un chacun est amené à manier l’écrit au quotidien, ne serait-ce que par le développement de l’échange de courriels. Pour avancer vers une harmonisation orthographique, l’implication de la communauté scientifique serait probablement le principal remède aux blocages actuels.

Enseigner et diffuser

La qualité de l’enseignement est aussi un sujet incontournable. Sans vouloir schématiser, l’enseignement scolaire dispensé à ce jour est le plus souvent culturel ou littéraire. Seuls quelques enseignants forment les élèves à pratiquer la langue. Cela tient aux programmes, au faible nombre d’heures de cours, au manque d’outils pédagogiques, et aussi à l’absence de cursus de formation pour enseigner le gallo. On compte désormais sur la formation intensive dispensée par Stumdi pour former de futurs enseignants. Reste aussi à produire des outils pédagogiques de qualité qui prennent en compte les travaux de linguistique descriptive récents et à venir. Le développement de l’offre d’enseignement doit aussi être envisagé. On voit pour le moment peu de progression possible dans le public, tant que l’enseignement du gallo y dépend de la politique de l’État. Il y a par contre des initiatives à prendre là où une marge de manœuvre existe. On sait déjà que Dihun, la filière bilingue français-breton de l’enseignement catholique, souhaite développer son activité en faveur du gallo. Par ailleurs, certaines écoles Diwan ont mis en place des initiations en gallo.

Emission en public, au manoir de Leman à Guéhenno, de l’émission phare en gallo, diffusée par Plum’FM, Le gallon nouviau, en 2007.

La réalisation de programmes audiovisuels et d’éditions sonores ou audiovisuelles en gallo est une voie restée longtemps inexplorée. Entendre le gallo à la radio ou à la télévision, c’est être conforté dans sa langue, si on la parle déjà, ou c’est avoir l’occasion de recevoir un bain linguistique qui contribue à l’acquisition sur le mode du plaisir et du loisir. Le témoignage de Matao Rollo, de Plum’fm, est édifiant : “Dans un premier temps, certains ont cru que c’était du comique rural à la radio. On ne nous prenait pas au sérieux, on était encore dans l’image du “gallo-rigolo”. Sept ans après, on se rend compte que ces émissions sont celles qui ont le plus de retour et les témoignages se font élogieux. Un auditeur m’a avoué que le mardi soir, il coupe la télé pour écouter les émissions en gallo ! Les gens sont en réelle demande de gallo. En plus d’être un média affectif de proximité, la radio permet de mettre de côté le problème de l’écriture. Les gens reprennent plaisir à parler. Même s’il est parfois difficile de tenir une conversation, les personnes rencontrées pour l’émission “De iëre a anet” savent qu’elles ne seront pas jugées. On s’intéresse à elles.” Gageons que la volonté actuelle de certaines chaînes et de structures de production, ainsi que la possibilité de former des professionnels via Stumdi seront des facteurs suffisants pour insuffler prochainement de nouvelles initiatives. Il reste aussi à mener une campagne d’information sur la réalité linguistique gallèse auprès du grand public, en portant un effort particulier sur la Loire-Atlantique. Enseignement, médias, sites web, édition… Tous les vecteurs doivent être explorés pour mieux informer la population de haute Bretagne et d’ailleurs sur l’existence du gallo, sa situation réelle, les enjeux de sa transmission et les actions à mener. Ces toutes dernières années ont été marquées par de nombreuses ouvertures porteuses d’espoir. Des coopérations peu imaginables auparavant sont nées, y compris en impliquant des structures œuvrant jusqu’ici principalement en faveur du breton. Des politiques publiques se structurent peu à peu. L’heure n’est plus à la question de l’intérêt qu’on voit ou non dans le gallo. La question est désormais : “Comment agir pour transmettre le gallo ?”. Le pari de l’avenir est bel et bien lancé. Un défi majeur qui appelle des actions urgentes et d’envergure.

(*) C'est Jean-Pierre Angoujard qui s'exprime ici.


Cet article a été publié dans le numéro 174 d'ArMen. Pour le consulter au format PDF, cliquez ici.

Notes :

(1) Traduction : “Mais aujourd’hui ce sont les oisons qui conduisent les oies aux champs !”.
(2) Même si, suivant une tradition malheureuse et en un bel anachronisme, ce texte est présenté comme “le plus ancien monument de la littérature française” dans la Littérature française du Moyen Âge (1992), de Zink.
(3) Interview publiée dans ArMen n° 79, septembre 1996.
(4) Bien sûr, on y parle aussi (en particulier à Rennes et Nantes) d’autres langues : breton, anglais, berbère, etc.
(5) On pourra se reporter à l’article de Gwendal Chevalier, “Gallo et breton. Complémentarité ou concurrence”, publié dans les Actes de la première journée d’études gallèses (Jean-Pierre Angoujard et Francis Manzano, Autour du gallo. Presses universitaires de Rennes, 2007).
(6) L’expression “dialectes périphériques” désigne ici le gallo parlé dans le sud de la Loire-Atlantique et dans le nord de l’Ille-et-Vilaine et les Côtes-d’Armor.
(7) Ces exemples sont repris du volume 1 des Cahiers de sociolinguistique (université de Rennes 2 haute Bretagne, 1996). Le symbole ë représente la voyelle que l’on retrouve en français dans “le”, “me”, etc.
(8) Sur ce point, voir Bertrand Ôbrée (1998), Les sonantes et la syllabe en gallo. Approche glossologique du gallo et critique du concept de métathèse de r, Université Rennes 2 haute Bretagne [mémoire de maîtrise, non publié] et Jean-Pierre Angoujard (2006), “Natures de schwa en gallo (ou “il y a schwa, schwa et schwa”)”, Actes des xxvie journées d’études sur la parole, Dinard.

3 Commentaires pour “Gallo : l’autre langue bretonne”

  1. Seoc dit :

    La carte du recul de la langue est très mal faite au sujet de la loire atlantique !! Pourquoi alors que les travaux à ce sujet ont bien évolués ces derniers années se borgner à remettre la vieille frontière Loth , complètement dépassée !
    un exemple, Nort sur Erdre, juste au Nord de Nantes, qui n'est selon cette carte même pas dans la zone mixte (et loin même), a 8%40 de noms de lieux bretons (en comparaison, sur cette carte Saint Brieuc: "zone 2" : 7.80 et Broons zone 3 :8,60) cela me parait très arbitraire comme choix, quand on sait de plus que toute la zone à l'ouest de l'Erdre connaissaient aussi les frairies...

    • Merci pour votre remarque. Cette carte a été établie d'après un document de Léon Fleuriot publié en 1982. Il se peut effectivement que les connaissances aient évolué depuis et n'hésitez pas à nous conseiller des sources documentaires en la matière. Ceci dit, par cette carte, nous avons surtout cherché à contredire un cliché répandu qui résume la cartographie à une avancée du gallo aux dépens du breton, ce qui n'est pas très juste. Généralement, le gallo a été parlé majoritairement dans la zone mixte et aussi dans des ilots plus à l'ouest.

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