Ajouté le 9 septembre 2010 dans Editos
Le bras de fer qui oppose depuis quelques mois la majorité politique de l’Hexagone à une partie des médias est-il d’aussi mauvais augure que certains semblent le penser ? Les pressions sur le service public de l’audiovisuel, les attaques virulentes contre certains médias, sur le fond comme sur la forme, aussi choquantes soient-elles, ne vont-elles pas au contraire avoir un effet salutaire pour la démocratie ?
Les responsables politiques de la République française ont en effet de quoi redouter une évolution à l’anglo-saxonne. Ce qu’ils appellent actuellement de l’impertinence ou une transgression des limites y est souvent érigé en exemple. Pour bien des défenseurs d’émissions politiques de la bbc, comme le célèbre hardTalk ou les interviews de Jeremy Paxman pour Newsnight, au cours desquelles les invités sont soumis à une véritable épreuve de force psychologique, c’est le seul moyen de contraindre ceux que l’exercice du pouvoir, l’arbre généalogique ou la puissance financière ont rendu intouchables à redescendre sur terre et à rendre compte des pouvoirs que nous leur déléguons et des fonds que nous leur donnons à partager. En France, la focalisation sur Paris complique encore davantage la tâche de celles et ceux qui veulent exercer un droit de regard sur la vie politique, économique ou culturelle régionale et surtout en dénoncer les dérives. Ceux qui s’y essaient dans les grands quotidiens régionaux, dont ce n’est d’ailleurs pas la vocation première, se heurtent vite à des obstacles de poids. En ce qui concerne votre revue, la vocation encyclopédique d’ArMen, le recul par rapport à l’actualité, la volonté de mettre en avant ce qui est constructif, spécifique et exemplaire dans la civilisation bretonne, a d’emblée réduit la part laissée à la critique, à la révélation de vérités qui serviraient pourtant l’intérêt public. Nous n’avons donc pas de leçons à donner en la matière.
La méthode corse ?
Un exemple parmi cent puisé dans notre vie éditoriale peut cependant éclairer ce propos. Nous publions des chroniques culturelles indépendantes, en particulier sur la musique bretonne, qui n’engagent que leurs auteurs, libres et même encouragés à émettre des opinions critiques, plutôt que d’effectuer de simples recensions. Leur liberté vous plaît, semble-t-il, car, selon nos enquêtes, vous êtes très nombreux à entamer votre lecture par la rubrique musique. La critique est d’ailleurs souvent un facteur de progrès. Sait-on pourtant que, régulièrement, des artistes bretons, et non des moindres, contactent de manière plus ou moins directe la rédaction, afin de chercher à connaître la teneur présumée des chroniques futures et décider ou non d’envoyer leur œuvre ? Que d’autres, après de multiples appels de protestations à la rédaction, ont décidé – c’est leur droit – de ne plus adresser leurs nouveautés à la revue, car ils n’acceptent pas l’éventualité d’une chronique qu’ils jugent défavorable. Sait-on qu’un producteur de musique bretonne a adressé un courrier à la rédaction d’ArMen pour protester contre la teneur d’une chronique de disque signée Michel Toutous, accusant notre revue d’être une entreprise de destruction de l’économie culturelle bretonne, promettant de passer le mot à toute la profession et précisant que “si nous étions en Corse, les choses se passeraient autrement” ? Ou encore que la chronique d’un disque paru récemment qui exprimait une opinion que de nombreux spécialistes et journalistes partageaient en coulisse, a déclenché une avalanche d’emails furieux de la part des artistes en question, s’en prenant de nouveau à ArMen, invoquant même des liens personnels qui auraient dû nous pousser à refuser cette chronique ?
La grande proximité géographique, le sentiment de partager une identité spécifique et le souci de faire rayonner la culture d’un petit pays qui a longtemps douté peut être le moteur de grandes réalisations. Faute de vigilance et de maturité politique, cela peut aussi déboucher sur les pires dérives et formes de clientélisme. Si la Bretagne et en particulier ses militants culturels et politiques comptent sur un renforcement de l’autonomie politique pour renouveler la démocratie et la pluralité de l’expression, il faut d’emblée qu’ils reconnaissent que le droit à la critique, à l’irrévérence ou à la caricature s’applique aussi à leur société passée, présente et future. Car si dans le cas présent d’ArMen, il ne s’agit que de quelques disques, qu’en serait-il demain, si des médias indépendants abordaient, avec la même liberté de ton que notre chroniqueur et surtout avec la même pugnacité que les journalistes de Mediapart, les dessous de l’immobilier, de la finance, de la médecine, des clubs d’affaires, de la justice, de la gestion de l’eau, au niveau régional ? Le pouvoir régional reprendrait-il les méthodes éprouvées à Paris ou assénerait-il en écho à notre producteur de disques qu’il s’agit d’une trahison au projet commun ? La question de l’existence de contre-pouvoirs médiatiques professionnels est l’une des grandes oubliées de la décentralisation. Internet rouvre pourtant le dossier et offre de nouveaux espoirs. Ils seront cependant déçus si l’on ne compte que sur les revenus publicitaires ou un lectorat par définition trop restreint. Si l’on défend comme les Américains de ProPublica l’existence d’un “journalisme d’intérêt public”, il est urgent de trouver le mix économique, juridique, politique et citoyen qui lui permettra d’exister au niveau régional. Au-delà des fonds publics, qui ne sont pas inépuisables, la mise en place d’une fondation bretonne pourrait y contribuer, ainsi qu’à d’autres projets culturels. C’est une piste à étudier.
Yann Rivallain, rédacteur en chef
Cet article est paru dans le numéro 178 de la revue ArMen, en kiosque depuis le début du mois de septembre.
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Justement il existe une fondation corse animée par Jean François Bernardini
( "Fundazione pe a Corsica" je crois) ainsi qu'une société de soutien à l'économie : "Femu quì".
Il existe aussi une association : "mouezh Breizh e Korsika"
Merci pour ce commentaire, je précise d'ailleurs que nous avons publié un article sur Mouezh Brezih et Korsika, que vous pouvez lire dans notre rubrique diapsora. A galon. YR