Ajouté le 2 septembre 2010 dans Aktus web, Culture, Disques et DVD
Ces quelques chroniques musicales estivales sont tirées du numéro 177 d'ArMen, en vente en kiosque jusque début septembre. Dès la rentrée, retrouvez les nouvelles parutions dans le numéro 178.
Nolwenn Korbell, sans détour
Noazh, nue, il fallait oser une telle pochette ! C’est fait, fort bien fait, et cela témoigne du souci de la chanteuse de se montrer à fleur de peau, dans sa belle quarantaine. L’auteur-compositrice-interprète douarneniste se livre sans détour, comme une épure qui laisse apparaître l’essentiel, le trait ultime, celui qui émeut plus que l’accessoire décoratif. Quatre langues, breton, anglais, français et russe sont employées dans ce quatrième album avec autant de sources d’inspiration pour des textes sensibles et riches de rimes qui claquent ou qui caressent. On y sent une réelle présence d’artiste. La technique vocale est à son apogée : Nolwenn Korbell passe de la voix de poitrine à la voix de tête avec un naturel confondant et c’est ce qui procure ce timbre unique, loin des minauderies des chanteuses à la mode cathodique. La voix est ici un outil artistique qui façonne les chansons, comme le pinceau d’un peintre. Tantôt elle leur donne un aspect satiné qui chante l’amour, tantôt elle leur laisse une rugosité qui peut chanter la douleur, comme dans “Anna”, magnifique hommage à la journaliste russe Anna Politovskaïa, assassinée pour avoir trop aimé la vérité. Le registre peut aussi se faire plus léger, mais avec toujours de la musique dans les mots. Aux côtés de la chanteuse, on ne saurait oublier ceux qui apportent leur pierre à cet édifice. Didier Dréo aux guitares et Jean-Christophe Boccou à la batterie, ainsi qu’aux programmations, respectent tous deux la voix et les textes. Ils se fondent en toute simplicité dans le monde de Nolwenn Korbell et l’on sent, chez eux aussi, ce sens de l’épure et de l’essentiel. Les longues notes bleues de la guitare étirent la mélodie pour lui donner encore plus de force et dessinent de belles volutes autour de la voix, la batterie donnant la pulsation du cœur des chansons. Nolwenn Korbell signe avec Noazh le plus bel album de sa discographie, le genre de disque qu’un critique réécoute… juste pour le plaisir. Michel Toutous
Nolwenn Korbell, Noazh, cd Coop Breizh, cd 1029 – db5x2.
Le retour des ramoneurs
Après le grand succès de leur premier enregistrement, les Ramoneurs de Menhirs se doivent de battre le fer tant qu’il est chaud. Voici donc Amzer an Dispac’h, le temps de la révolte, avec la même énergie, la même fureur qui animent le quatuor emblématique d’une certaine contre-culture. Toutes guitares hurlantes, le leader, Lor’ann de Bretagne, ex-Loran des Bérurier Noir, lance son message tonitruant aux foules. Révolte, résistance, liberté – toujours ces maîtres mots qui animent les Ramoneurs et réunissent un public aussi turbulent que fidèle. C’est bien évidemment en breton, langue de résistance à l’uniformisation, que Momo Jouanno entonne les laridés et autres kas a barh qui voient s’entremêler allègrement public des festoù-noz et punks déjantés, une cohabitation sans soucis. Forcément, on ne s’attendra pas dans un tel discours à des finesses mélodiques ou rythmiques : on va droit au but, d’une manière binaire complètement assumée. La guitare se contente d’accords basiques agrémentés d’une boîte à rythmes sommaire, on ne s’embarrasse pas de détails esthétisants ni d’effets racoleurs, le contraire aurait surpris. Plus que du chant, c’est avant tout un cri de révolte mis en musique ! On note toutefois dans les partitions des sonneurs Eric Gorce et Richard Bévillon quelques soucis d’écriture inexistants sur le premier album. Entre autres curiosités de cet opus, une version punkisante de “La Blanche Hermine”, avec le concours de Gilles Servat, lui-même. Voilà qui nous change des versions militaires, voire fascisantes, de ce monument de la chanson bretonne ! Louise Ebrel, compagne de longue date des Ramoneurs, mais aussi Les mangeuses d’oreilles viennent également prêter leurs voix, la première pour une “trash-gavotte” au tempo d’enfer et les secondes pour “Marijanig”, une ronde de Loudéac qui défend la légalisation de certains végétaux illicites… Quelques morceaux de street punk et un hommage à Leonard Peltier, prisonnier politique américain, complètent ce concentré de révolte. Le succès des Ramoneurs de Menhirs n’a pas changé d’un iota leur démarche musicale ni son contenu idéologique. Cette constance dans la radicalité leur va comme un gant et à vrai dire, on ne les imagine guère autrement ! M.T
Les Ramoneurs de Menhirs, Amzer an Dispac’h, cd Produksion Du-mañ Ha du-hont, distribution fzm et Coop Breizh, cddmdh 03- cd 10.
Didier Squiban en trio à Mexico
Après ses expériences symphoniques et en quintet, Didier Squiban revient au disque sous une forme plus réduite, en trio avec Pascal Vandenbulke aux flûtes et Jérôme Kerihuel aux percussions. Loin des studios feutrés de l’Oz, c’est à Mexico, en public, qu’il a été enregistré fin 2008. On retrouve les constantes de l’œuvre du pianiste finistérien. Entre Keith Jarrett et kan ha diskan, de thèmes traditionnels en compositions, c’est toujours ce jazz élégant dans sa forme qui fait ce succès jamais démenti d’année en année. Dans cette formule en trio, le propos est plus resserré et cela autorise les percussions et surtout la flûte à partir dans des chorus extrêmement travaillés et brillants, où on joue à la fois sur la sonorité, notamment les superbes harmoniques de la flûte, et sur les modulations qui sont l’ordinaire des jazzmen. Précisément, c’est dans le domaine des timbres que Didier Squiban se démarque nettement des pratiques jazzistiques courantes. La flûte se faisant plutôt rare dans le monde du jazz, il s’agit d’une originalité bienvenue ! Ce concert de Mexico se conclut sur une version swing du “Bro gozh ma zadoù” qui rompt avec la grandiloquence souvent en vigueur dans son interprétation, une manière comme une autre d’ouvrir un patrimoine à l’universel. M.T.
Didier Squiban Trio, Concert Mexico, cd L’Oz Productions, l’Oz 59, distribution Coop Breizh.
Le rock lumineux des Red Cardell
Décidément, Red Cardell est sans doute le groupe le plus prolixe du rock breton ! Treize albums en dix-huit ans de carrière, ça n’est pas rien ! Le trio quimpérois, toujours adepte du rock lyrique qui a fait sa réputation, conserve également sa signature sonore. L’accordéon de Jean-Mich’ Moal trace les lignes mélodiques appuyées par la batterie de Manu Masko et la guitare de Jean-Pierre Riou, voilà pour la marque de fabrique quasi immuable des Red Cardell, qui n’oublient pas leur habituelle pincée de bombarde. Comme sur la plupart de leurs derniers enregistrements, quelques invités viennent enrichir le propos, comme cette section de cuivres qui vient donner une allure de combo aux chansons. D’ailleurs, si Red Cardell conserve depuis ses débuts cette forme de trio rock, l’apport de ces invités ainsi que l’évolution des thèmes dénote une sorte d’apaisement qui s’éloigne très progressivement du rock purement binaire et très électrique des débuts. On commence à adopter des rythmes nettement plus ternaires, voire swing, jusqu’à nous entraîner dans ce tourbillon irrésistible de “la Plume” ou dans la “Valse des Apaches”. Mais s’il est une caractéristique qui marque sa constance, c’est bien la voix de Jean-Pierre Riou, qui ne change guère au fil de la carrière de Red Cardell. Chaude, puissante et nettement timbrée, c’est une voix qui a vécu et est aussi pour beaucoup dans la personnalité du groupe. Les textes dessinent toujours un univers en phase avec les musiques. Entre petits riens de la vie quotidienne et autres préoccupations qui apparaissent en filigrane, ils participent de la densité de Red Cardell. Le dernier Red Cardell est un “bon” Red Cardell, qu’on se le dise ! M.T.
Red Cardell, Soleil blanc, cd Keltia musique, kmcd 517 m 319, distribution Keltia.De Langonnet à Bamako
Jacky Molard, violoniste rodé de longue date aux expériences plurielles, devait bien un jour aller puiser son inspiration dans la chaleur de l’Afrique subsaharienne. Bamako, ville phare dans le domaine musical, a fourni le lieu et l’occasion à son quartet (Janick Martin, accordéon, Hélène Labarrière, contrebasse et Jeannot Jory, saxophone) d’aller se frotter à une culture qui n’est peut-être pas si éloignée des autres traditions qui inspirent le violoniste. Foune Diarra, chanteuse au tempérament affirmé et à la voix chaloupée, Allasa Sissoko et Kassim Sidibé ont rencontré les musiciens bretons pour un disque chaleureux. Dès les premières notes, le groove lancé par les instruments africains installe un climat très particulier où la polyrythmie sert de passeport à l’expérience. Le chant s’élève, le violon lui répond, avec la sonorité de Jacky Molard reconnaissable entre mille, et la fusion s’opère sans qu’on ne ressente l’impression d’un énième copié-collé coutumier dans l’industrie du disque, ni d’une “world-soup” à la sauce synthétiseurs. Il s’agit ici d’un réel dialogue entre des diversités acoustiques qui savent se rejoindre pour une proposition pertinente. Si les thèmes de l’album sont pour la plupart des compositions du trio malien, on reconnaît ici où là des traditionnels bretons ou irlandais qui viennent les entourer, rond de Saint-Vincent, kas a barh ou jig. Mais peu importe, en réalité, car l’essentiel est de trouver le langage commun qui engendrera à un moment ou un autre la fusion de ces musiques en toute simplicité pour aller vers une forme universelle. Les percussions maliennes forment un écrin rythmique dans lequel la voix et les instruments se glissent spontanément. Jacky Molard nous gratifie au passage d’un beau solo d’alto. Au fil de sa carrière, il se révèle de plus en plus comme un improvisateur, cela pour notre plus grand bonheur. Le disque se complète d’une vidéo tournée en Afrique par Sylvain Boutet. Ces dix dernières minutes nous éclairent sur la genèse de cette très belle rencontre, que l’on pourra retrouver tout au long de l’été en concert en Bretagne et dans les deux grands festivals que sont les Vieilles Charrues et le Bout du Monde. M.T.
Jacky Molard Quartet & Foune Diarra Trio, N’Diale, cd Innacor, inna11010, Distribution l’Autre Distribution.Iwan B, le nouveau son breton ?
C’est sur le mode du rap qu’Iwan B, jeune musicien né en Seine-Saint-Denis, a choisi de s’exprimer. Dès les premiers morceaux, l’atmosphère est installée : cornemuses, violon, machines et guitares forment l’enveloppe de cette quête sonore. D’un simple point de vue instrumental, ce tout premier disque d’un jeune musicien se montre novateur, même si on n’atteint pas le niveau de défricheurs comme Stivell ou Denez Prigent. Parolier et arrangeur doublé d’un excellent pianiste, Iwan B utilise tous ses talents pour concocter des chansons à coloration celtique. Le pianiste se met en évidence sur un long solo, “A day in Heaven”, qui clôt ce disque et qui contraste sérieusement avec tout le reste, à tel point qu’on y a l’impression d’entendre un pianiste lisztien de salon venu se perdre dans le monde de la technologie ! Inutile de chercher ici du rap de banlieue avec vociférations furieuses et textes incendiaires. Le registre reste plutôt sage, à la limite de la bluette pour collégiens, sauf quand Iwan B lâche les chevaux et c’est là que le propos devient nettement plus intéressant. “Marc’hadourien Avel” et “Ma Doare” peuvent faire figure de manifeste pour une école de rap breton, avec utilisation de vocoder, de sonorités lourdes, et une voix qui prend enfin une ampleur absente sur d’autres chansons. Il est symptomatique de constater que c’est sur les morceaux en langue bretonne qu’Iwan B semble le plus à l’aise, dans les musiques comme dans les textes. En tout cas, ce premier album d’Iwan B représente une voie que d’aucuns ont déjà explorée avec plus ou moins de bonheur, mais où les jeunes bretonnants pourraient se plonger en masse, et pourquoi pas, créer un mouvement. En poursuivant sa quête et en recentrant son cheminement vers une forme plus radicale, en délaissant le côté fourre-tout de ce premier disque, Iwan B pourrait en être un des chefs de file. Il en a assurément les moyens. M.T.
Iwan B, La Quête (Ar C’hlask), cd Buzz Dispar, cdiwanb01 distribution Coop Breizh, db 10.
Nouvelle voix pour Darhaou
Avec l’arrivée du chanteur Christo-phe Le Menn, formé à la Kreiz Breizh Akademi d’Erik Marchand c’est le timbre de Darhaou qui se trouve singulièrement transformé. Cette voix jeune et initiée aux subtilités du kan ha diskan est particulièrement mise en évidence dans le répertoire de basse Bretagne, gavotte ou dañs plinn et apporte une nouvelle fraîcheur à un groupe qui s’est installé tranquillement sur les affiches des festoù-noz, monde où les réputations se font sur la durée. Christophe Le Menn se voit secondé par un Jean-Pierre Quéré des grands jours pour une gavotte tonique. Les amples variations du couple de chanteurs sont appuyées par des accompagnateurs efficaces. La guitare, le saxophone et la contrebasse apportent les ponctuations rythmiques, l’accordéon renforce la mélodie et tout ce joli monde laisse à l’occasion le champ libre aux voix a capela qui savent mettre à profit cette liberté. Les morceaux instrumentaux révèlent également un savoir-faire qui ne sacrifie pas au “m’as-tu vu”. Les thèmes sont bien choisis, entre traditionnels et compositions, le tempo est posé, et les couleurs sont variées, avec l’apport d’un biniou ou d’une treujenn gaol qui procure un grain sauvage bienvenu et salutaire pour les danseurs. Regrettons toutefois une certaine langueur dans le tempo et le phrasé de la dañs plinn, qui gagnerait à manifester plus de percussion. Mais à une époque où les groupes de fest-noz peinent à se renouveler, ce troisième album de Darhaou, s’il ne révolutionne pas le genre, apporte son agréable personnalité musicale. M.T.
Darhaou, An Deirved, cd Tous à l’asso, cd tal’a 0210/2 Distribution Coop Breizh db 10.
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