Pour célébrer la Saint-Yves, fête de la Bretagne, les Bretons de New-York n'ont pas économisé leur énergie ni leurs moyens. Il faut dire que dans une ville-monde de dix millions d'habitants, il faut être vu pour exister. Chaque soir, de Harlem à Brooklyn, en passant par la Lower East side et bien d'autres quartiers encore, des milliers d'artistes, musiciens de jazz, de world, d'électro, des plasticiens, des comédiens se disputent un public exigeant, habitué au meilleur.
Par Yann Rivallain
Arrêt sur image : 23 hoo, dans un bar de Williasmburg, un des quartiers alternatifs qui a pris la relève de Manhattan, Louise Ebrel, chanteuse cornouaillaise bien connue, entame un kan ha diskan avec son compère bigouden Iffig Flatrès. Dans un décor post-moderne qui rappelle un peu le Berlin underground, chaque semaine les habitués du Zebulon viennent ici pour se faire surprendre par la programmation du DJ local, les films expérimentaux - la soirée a débuté par une parodie de cours de cuisine en tenue d'Eve - et des concerts en tout genre. De la surprise, il y en a sur les visages des new-yorkais attablés ce soir là. Difficile pour eux de donner une origine à ce son, à cette langue inconnue. Louise Ebrel, un brin décontenancée par le lieu et fatiguée par les longues marches sur l'asphalte de Manhattan se laisse finalement convaincre et entraîne à son tour l'adhésion de ce public bigarré. Dans les regards, on lit la curiosité, le respect, l'envie d'entrer dans la danse aussi, d'autant que les bretons de New-York et quelques voyageurs de passage gavottent déjà au devant de la scène. Plus tard, les jeunes musiciens de Dièse 3 prennent le relais et fascinent eux aussi le public averti du Zebulon conquis par leur musique traditionnelle électrifiée laissant une large place à l’improvisation. Invitée par un des membres de New-York-BZH, une élégante dame qui travaille pour la francophonie à New-York a franchi l’East River pour découvrir ce que l'on entendait en Bretagne par « musique traditionnelle contemporaine ». Séduite elle aussi, elle se demande néanmoins si les Bretons ne sont pas trop choqués de voir ainsi évoluer leur musique traditionnelle. On lui répondra qu'il y a peut-être davantage de Bretons qui trouvent cette musique encore trop traditionnelle mais surtout une large majorité qui ne s’en étonnent en aucun cas…Après tout, en matière de musique bretonne, recherche de modernité et expérimentation sont déjà une forme de tradition.
A l'intérieur du bar, quelques membres de BZH-New York s'échauffent un peu. Fallait-il vraiment jouer dans un lieu de contre-culture tel que le Zebulon ou aurait-il été plus logique de jouer dans une crêperie ou un pub irlandais de Manhattan ? Peut-on présenter la Bretagne, un pays très largement inconnu des new-Yorkais dans un tel contexte ? Dans les discussions plus posées du lendemain, on s'aperçoit que les questionnements qui traversent l'association des Bretons de New-York ressemblent étrangement à celles qui animent le monde culturel breton en général. Comment montrer la Bretagne sans faire appel à ses formes d'expression culturelles les plus spécifiques comme le chant, la danse et la musique traditionnelle ? Peut-on exprimer une certaine identité bretonne à travers les musiques actuelles par exemple ? Les Bretons de New-York se souviennent par exemple que la prestation de Red Cardell n'avait pas eu le même impact sur le public américain car il est beaucoup moins dépaysé par la sonorité du groupe.
Menezioù Manhattan
Ce soir là le message est en tout cas bien passé auprès du public. Tellement bien que François Maheux, un fin connaisseur de la nuit new-Yorkaise n'hésite pas à entraîner les Dièse 3 dans un club bulgare de la Lower East Side, la mecque mondiale de la musique traditionnelle bulgare selon lui. Un des équipages bretons traverse le pont de Brooklyn en chantant à tue-tête une chanson de Glenmor, E dibenn miz Gwengolo. En redescendant le pont en direction de Manhattan, le chauffeur, un léonard bretonnant d'une quarantaine d'années à la voix tonitruante pointe du doigt les grattes-ciels de Midtown, au centre de l'île, et s'exclame en faisant allusions aux Monts d'Arrée : “Setu ma menezioù din-me”, “Les voilà mes montagnes !”... Impressionnés sans le laisser paraître, les musiciens de Dièse 3 se produiront en effet vers trois heures du matin sur la scène du club bulgare. Encore une fois, l'alchimie se fait et les new-yorkais des Balkans ont l'air de ne trouver rien de plus naturel que de se déhancher au son de la clarinette basse, du violon et de la guitare électrique des Dièse 3.
Hommage à Youenn Gwernig
Le réveil sera dur alors même que la soirée officielle de la Saint-Yves n'a pas encore eu lieu. La semaine avait débuté plus sagement mais avec beaucoup d'émotion par une soirée de lectures en hommage à Youenn gwernig, le chanteur, sculpteur et poète breton qui a longtemps vécu à New-York. Dans une belle salle de la New-York City University les témoignages de Bretons qui ont connu Youenn, comme Marie-Reine Jezequel, qui vit à New-York ou Bernez Rouz de France 3 alternent avec les interprétations d'Iffig Flatrès et de Louise Ebrel des chansons du grand Youenn. L'émotion est palpable quand Olivier Bercot, un des trentenaires membres de l'association explique avant de lire le très beau poème Tap da sac'h, prends ton sac, qu'il n'oublie pas que si certains, comme lui, ont fait le choix d'émigrer et de venir à New-York, d’autres, comme Youenn, ont été contraints à ce choix car la situation économique de la Bretagne ne leur en laissait pas d'autres. On s’élève un instant au-dessus de la célèbre skyline de Manhattan pour penser aussi aux millions de migrants économiques qui aujourd’hui n'ont eux non plus pas le choix. Emu, Charles Kergaravat, le jeune président de l'association, new-yorkais de naissance mais visiblement habité par le pays d'origine de ses parents, émigrés dans les années 1970 et présents dans la salle, évoque le parcours de Youenn avec passion. On comprend vite dans sa voix et son regard que le renouveau breton à New-York lui doit beaucoup. Comme d'autres un peu partout dans le monde - et bien sûr en Bretagne - il est de ceux qui ne peuvent vivre sans alimenter et se nourrir de leurs racines. Le regard de son père, qui sert du champagne au fond de la salle, trahit à la fois émotion et admiration. Que son fils soit New-Yorkais, il n'en a jamais douté, mais que la Bretagne soit aussi présente en lui, ne peut le laisser indifférent. La plupart des Bretons de New-York reconnaissent que l'énergie et le charisme de Charles ont fait beaucoup pour l'association. A ses côtés, les Bretons de New-York les plus actifs dans l'association forment une belle galerie de portraits. Beaucoup ont des caractères bien trempés, certains s’expriment couramment en breton et la plupart sont très à l’aise pour danser sur les airs entonnés par Louise Ebrel. On croise des scientifiques, dont l’un travaille par exemple sur le gène de l’alcoolisme, une chanteuse de jazz fort talentueuse, Marie Martin, qui se produit dans de nombreux clubs new-Yorkais, Capucine Bourcart, une photographe consultante d’affaires, qui a réalisé de belles séries sur New-York et la maternité. On croise aussi des informaticiens, des sonneurs au bagad de New-York, dont certains sont venus de Montreal, des Bretons qui font du négoce de vêtements de marque, une américaine passionnée par ce pays qu’elle a découvert par la danse... Une chose est sure, on a en aucun cas affaire à un regroupement nostalgique de francophones armoricains, comme les imaginent parfois les Bretons restés au pays. Tous semblent en tout cas exaltés par leur ville d'accueil et l'esprit d'aventure qui s'en dégage. Le lendemain soir c'est à travers un très beau documentaire produit par France 3 sur la vie de Youenn Gwernig, qui fut un des collaborateurs de la chaîne, que BZH-New-York lui rend hommage à l'auditorium de l'Université de New-York.
Fisel à Times Square
Samedi soir, 23h30, pub Conolly’s, à deux pas de Times Square, le carrefour le plus connu au monde, le fest-noz de BZH-New-York bat son plein. Deux à trois cents personnes ont répondu à l’appel de l’association. Bretons, Irlandais, Français, américains, tous new-yorkais, sont reliés par une gavotte Fisel. Certains ont préparé l’événement en suivant les cours donnés par l’association, d’autres ont emporté les danses avec eux en quittant la Bretagne. Au fond de la salle une bonne vingtaine de couples aux cheveux blancs. Ce sont les anciens, ceux du stade breton, qui participent de plus en plus au rassemblement de la nouvelle association, notamment grâce aux efforts de Charles. Moment d’émotion lorsque Louise Ebrel retrouve un cousin qui a quitté le pays il y a plusieurs décennies, avec qui elle échange tout naturellement en breton. Derrière le bar, la Guinness coule à flot. Au comptoir un membre de l’association me demande comment sont perçus les Bretons de New-York. « Nous n’avons pas une image trop ringarde, folklorique ? » Au vu de la qualité des événements organisés, de l’entrain des danseurs et de l’énergie déployée, on ne peut que le rassurer en lui avouant qu’on ne retrouve pas toujours un tel dynamisme dans les manifestations culturelles ou les fest-noz en Bretagne.
Silence dans la salle, la chanteuse de jazz Marie Martin monte sur scène et entonne un chant qui s’annonce oriental, flirte avec le jazz et se révèle, dès les premiers mots, être l’hymne breton, le Bro gozh ma zadoù, dans une des plus belles interprétations qu’il m’ait été donné d’entendre. Grâce à la magie new-yorkaise et le talent de la chanteuse lorientaise, pendant quelques minutes, l’hymne breton, que certains continuent à juger ringard ou sulfureux, semble plus que jamais au diapason d’un monde ouvert, multiculturel, global et enraciné à la fois, le monde d’aujourd’hui. Trugarez d’ar vretoned Nevez York !
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Bravo !
Stéphane
Emotion...
Merci
Bravo aux Bretons de New York très beau programme avec de l'audace et merci à Armen pour son reportage
bien bossé en effet !!!
What an awesome way to explain thisnow I know eevrthynig!