Ajouté le 28 avril 2010 dans Photographie, Portraits photographes
Par Yvon Rochard

Pendant plus de vingt ans, Jacques Faujour a promené un regard subtil, empathique et pudique sur des mondes plus ou moins en partance : celui des paysans de Pouléis vras, un village de Plounéour-Ménez, proche de Morlaix, sa ville natale ; celui des bains de mer, le long des côtes de Bretagne et de Normandie ; celui des bords de Marne ou des jardins ouvriers. Au cours de ces “flâneries actives”, il révèle, sous leur apparente banalité, des moments d’exception. “Tout ce qu’il y a en lui de discrétion, de pudeur, de retenue guide l’œil de Jacques Faujour et commande sa main, écrivait le conservateur du musée de Brest, René Le Bihan, en 1982. Moins, pour fixer la scène que pour dire le poids des choses, le calme de la vie, la solitude ou la tristesse, la dignité aussi […]. Voilà qui nous éloigne radicalement de la banalité. Car, c’est tenter, tout compte fait, d’infléchir notre vision du monde, sans que l’on entende aucun discours, pas même celui de la séduction.”
Quand il ne flânait pas, l’œil en maraude, Jacques Faujour travaillait. Il photographiait les œuvres d’art et leurs auteurs au musée national d’Art moderne du centre Pompidou, où il était entré en 1975, à 26 ans, quatre ans après avoir obtenu un bts de photographie à l’école Louis Lumière. Il accomplissait consciencieusement les tâches que lui confiait le musée, côtoyant au passage des artistes majeurs : Chagall, Tinguély, Dali… et nouant avec certains d’entre eux des relations durables. ”Mon travail au centre Pompidou, analyse-t-il aujourd’hui, m’a ouvert les yeux. À 25 ans, j’étais inculte. J’ai eu la chance de mettre les pieds dans les musées, de devoir réfléchir à ce que c’était que l’œuvre d’art. ça a ouvert ma sensibilité, mon regard.” Le lien entre son travail muséal et ses propres créations lui échappera longtemps : “Je n’étais pas dans le même état d’esprit. Je réalisais mal que les deux se nourrissaient.”
L’écran se déchire au milieu des années 1990. Il cesse de numéroter méthodiquement chacun de ses clichés, comme il le faisait depuis le 1er janvier 1973. Avec son troisième livre, Bords de Marne, qu’il vient de publier, s’achève sa “chronique du regard au jour le jour”. Il a le sentiment que se tourne une page de sa vie : “Je faisais le point sur ce que j’étais devenu. J’étais en train de liquider ma jeunesse, mon enfance…”
En 1989, déjà, dans un long texte de réflexion à partir de son travail sur les jardins ouvriers, une commande du département du Val-de-Marne, il écrivait : “Si je dois refaire ce que d’autres ont magnifiquement fait, cela n’a aucun intérêt. Il est évident que l’on a des papas. Cartier-Bresson et Doisneau sont les miens. Essayer la synthèse des deux, c’est ambitieux, mais ce serait fantastique. Posséder la rigueur, l’instantané, l’œil d’aigle de Cartier-Bresson et la tendresse, l’humanité, l’énorme amour de Doisneau, ce serait explosif. C’est ce vers quoi je tends. L’avenir tranchera.” Pour lui forcer la main, Jacques Faujour prend des risques. Il réduit sa collaboration avec le centre Pompidou, puis le quitte, après vingt-cinq ans de bons et loyaux services. Au même moment, et ce n’est sûrement pas coïncidence, il franchit un pas d’importance dans son engagement spirituel. Il est ordonné diacre de l’Eglise catholique en 2001, et l’évêque de Créteil, son diocèse, le charge des relations avec les artistes.
Jamais il n’a été plus convaincu de la nécessité de l’art, mais jamais il n’a tant douté de son propre avenir dans la photographie. Il lui faut pourtant prêcher l’exemple, relever ce défi excitant certes, mais vertigineux, car s’il poursuit ce sera pour franchir une étape nouvelle dans la création, sans céder à la tentation de la facilité. Le surgissement du numérique vient à son secours en le conduisant à la couleur et à de nouvelles perspectives. Puis son fils s’en mêle à point nommé en l’entraînant, au printemps 2006, à la foire du Trône. Il est fasciné : “C’est un monde en réduction : violent, coloré, plein d’humanité…”. Dès la semaine suivante, il réalise ses premières photos et depuis trois ans – la foire se déroule chaque année aux mois d’avril et mai – il arpente les allées, s’efforçant de capter la poésie de cet étrange univers. Rappelant les affinités surréalistes de Cartier-Bresson, il évoque André Breton qui parlait d’“apprivoiser le hasard”. “Ce qu’on peut faire, commente Jacques Faujour, c’est pressentir la poésie d’un moment, sentir dans l’ordinaire de la vie ce qui est exceptionnel.”
Les photographies qu’il a réalisées à la foire du Trône démontrent qu’il a ce talent – il l’avait déjà prouvé dans son œuvre en noir et blanc – mais elles n’ont pas chassé ses craintes. “Être accroché à un sujet, c’est important. Ce nouveau travail me remplit de joie. J’ai envie de développer la création, d’ouvrir un autre chapitre. Je vais essayer d’entrer davantage dans l’univers de la fête foraine. J’en ai peur en même temps…” Mais la création ne s’accommode-t-elle pas mieux de cette peur, de ces doutes que des rassurantes certitudes ?
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