Par Jean-Michel Le Boulanger
L’aventure exceptionnelle de l’En Avant de Guingamp, depuis les années 1970, doit beaucoup à la lucidité de Noël Le Graët, son président devenu patron du football français, chef d’entreprise et maire de sa ville. Un fabuleux destin sous l’œil amusé du Menez Bré.

Le soir inoubliable de la victoire de Guingamp en Coupe de France, au cœur d’un Stade de France pour un soir devenu Stade de Bretagne, Noël Le Graët savoure un accomplissement. Le poing levé comme un point d’exclamation, au soir de la consécration d’un destin étonnant qui ne doit rien à personne. Une émotion qui vient de loin, du plus intime de son histoire…
Self-made-man”, dit-on souvent pour qualifier une personne partie de rien, sans études, sans soutiens, et qui aurait réussi, seule, à construire un empire. Cela n’existe pas. Chacun est fruit de rencontres et de hasards, chacun se construit avec la multitude. Et tous, nous avons des racines, des influences, une culture. Des valeurs. Noël Le Graët est souvent qualifié de self-made-man, justement. Comme si la culture de l’enfance n’était rien. Comme si les compagnons de jeunesse et les projets partagés ne comptaient pas. Comme si les destins ne se construisaient pas dans le dynamisme des groupes d’affection rencontrés dès l’adolescence. C’est donc bien à la source qu’il faut remonter pour approcher, à défaut de comprendre les réussites et les combats de celui qui est devenu, depuis les années 1970, le Guingampais capital.
Lors de l’assemblée générale d’En Avant de Guingamp, en 1969, un ancien cadet du club, joueur bien moyen mais personnalité volontaire, entre au comité directeur. Il s’appelle Noël Le Graët et a alors 28 ans. Ce club est petit, tout petit, avec une équipe première qui joue en division d’honneur régionale. Mais ce club a une âme. Un esprit. Une vision. C’est le club laïque de Guingamp, créé en 1912 par des instituteurs publics qui, tout au long du siècle, ont inculqué à la jeunesse guingampaise des valeurs fondées sur les idéaux républicains. En Avant, mélange de Bleus de Bretagne, républicains ou radicaux, et de Rouges, socialistes et communistes, tous laïques, est l’adversaire du patronage catholique, né la même année, le Stade Charles de Blois, dont les joueurs, logiquement, portent les couleurs du blason de Guingamp, qui sont aussi celles de la Vierge. Les matches opposant les deux clubs, et donc deux Guingamp, deux cultures, sont restés dans les mémoires.
Un héritage
Noël Le Graët enfant porte le maillot rouge et noir de la famille politique des siens. Ses parents tiennent ferme à Bourbriac, en 1941, quand naît, le jour de Noël, ce fils logiquement prénommé. En 1946, la famille quitte la ferme pour s’installer à Guingamp, où les parents trouvent un emploi aux usines Tanvez. Maison Castor, vie modeste. Et En Avant, où le jeune Noël apprend le football. L’été, il fréquente la colonie des P’tis Gars, à Bréhec, colon avant de devenir moniteur. Et ainsi pendant toute la scolarité. À En Avant, les instituteurs publics laissent une marque profonde, quand il s’agit d’éducateurs passionnés comme Albert Briand, Pierre Mordelet ou Paul Guézennec, humanistes, modestes et avisés. La famille et ces maîtres-là donnent un socle de valeurs. On peut l’appeler héritage. Noël Le Graët jamais ne les a reniés. “Mes parents sont des gens formidablement bien, je n’ai que de bons souvenirs de cette vie familiale”, dit-il. Après le temps du lycée, Noël Le Graët devient un éphémère instituteur dans le Calvados, puis il est employé de la recette des impôts de Neuilly-sur-Seine, avant le service militaire. Ensuite, il travaille quelques mois dans une entreprise de câbles électriques, avant le retour au pays, en 1964. Il s’installe à Guingamp comme agent commercial, grossiste et détaillant en électroménager, télévision, hi-fi… Des débuts modestes qui ne présagent nul devenir flamboyant. Et puis, bien sûr, il retrouve En Avant, dont il est membre du comité directeur à partir de 1969, puis en devient président le 3 juin 1971. Et c’est là que tout commence vraiment. Et tout commence grâce au football…
Un football des champs
En 1971, l’équipe d’En Avant est composée d’une exceptionnelle génération de très jeunes joueurs, presque tous Guingampais. Pendant dix ans, elle va tout balayer sur son passage. Un phénomène sans précédent dans l’histoire de ce sport. Cette année-là, les juniors parviennent en quart de finale de la coupe Gambardella, la coupe de France de leur classe d’âge, match joué et perdu, contre Saint-Étienne, futurs vainqueurs, et futurs Verts qui feront rêver la France. L’année suivante, l’équipe monte en division supérieure régionale et vit une extraordinaire épopée en coupe de France, éliminant de nombreux clubs, logiquement bien supérieurs, dont quatre équipes professionnelles de deuxième division. Tout cela dans l’insouciance de leurs vingt ans. Leur entraîneur et capitaine n’a que 22 ans ! La presse nationale parle du phénomène guingampais et de cette joie toute simple de jouer au ballon (un 4-2-4 (1) pétillant, aujourd’hui bien oublié…) qui comble tous les amateurs. “Qui voulez-vous tirer au prochain tour ?”, demande-t-on à un joueur. “Ce que je souhaite tirer ? Une piste !” Oui, un football de la rue et des champs, un football de fête qui est une ode à la jeunesse et à l’insouciance. Leur président, il a alors 30 ans, reçoit l’hommage d’Henri Queffélec : “Je remercie En Avant de Guingamp, il donne un exemple… [Les joueurs] ont amassé du rire, de l’éblouissement et de la joie pour jusqu’à la fin de leurs jours.”
C’est à ce moment-là que le talent de Noël Le Graët apparaît pour la première fois. Après tant d’exploits, naissent des sollicitations auxquelles de jeunes joueurs peuvent légitimement répondre. Les lumières des grandes villes, l’argent, les facilités apparentes d’un monde professionnel… Mais le président parvient à convaincre chacun que l’avenir se construit à Guingamp et non dans un grand club. Tous ensembles, ils peuvent écrire une magnifique histoire collective. Et tous restent. L’année suivante, en 1972, les voilà en division d’honneur, élite du football amateur régional. C’est le début d’une véritable aventure. Autre enjeu, où s’exercent également les qualités de ce président étonnant : la gestion du budget du club. Les recettes de la Coupe dotent En Avant d’un budget inespéré. Elles pourraient être investies dans la venue d’un entraîneur prestigieux, dans l’image du club ou le clinquant. Il n’en sera rien. Noël Le Graët n’est pas homme à céder ainsi aux sirènes de l’apparence. Le stade sera amélioré, ainsi que les conditions d’entraînement, qui incluent très tôt l’usage du magnétoscope… Mais pour la communication, le factice, le trompe-l’œil, il faudra repasser. En 1976, le club grimpe une nouvelle marche : la division 3, échelon tout à fait inespéré cinq ans plus tôt. L’effectif, qui était guingampais, devient progressivement breton.

1976-1977, et après un match gagné contre Cholet, En Avant, pour la première fois de son histoire, monte en deuxième division. Un exploit qui semble alors indépassable. Comme un couronnement pour Noël Le Graët, ici porté en triomphe par plusieurs de ses joueurs, dont Guy Stéphan, futur entraîneur national.
Un petit air d’Astérix
Le budget est toujours équilibré et comme la foule – plus de trois mille spectateurs en moyenne – se masse derrière ce club qui lui donne fierté, Le Graët et les siens continuent à améliorer le stade dont, fait assez rare, l’équipe est propriétaire. Les tribunes, le terrain annexe, puis l’éclairage sont ainsi installés. En 1977, c’est le couronnement : eag accède à la deuxième division nationale – l’élite du football français. Pour un club toujours amateur, formé uniquement de joueurs bretons, c’est exceptionnel. “Nous restons fidèles à nous-mêmes et aux conceptions que nous avons du football.” Sans grands moyens, mais avec des valeurs, une solidarité et une grande abnégation, les amateurs d’une ville de huit mille habitants font face aux professionnels des grandes capitales. Avec un budget toujours en équilibre, En Avant, son petit air d’Astérix et sa “culture foot” se maintient en deuxième division, parmi tant de clubs en déficit structurel et dans un monde déjà gangrené par les affaires. Le président d’En Avant, si souvent assis sur le banc de touche, au plus près de ses joueurs, vit le foot avec ses tripes. Le foot, une part essentielle de sa vie.
Quand arrive à Guingamp un grand professionnel comme l’entraîneur René Cédolin, il s’étonne et déclare : “Ce qui me change, c’est qu’ici on parle davantage football que gros sous !” Bientôt, arrive Kéruzoré, “Kéru”, l’icône du football breton, qui a marqué les années 1980 de son immense talent. Sous sa houlette, Guingamp vit, en 1982 et 1983, des moments de folie, en particulier lors de la coupe de France. Pétulance, exubérance et succès garanti. Une épidémie de santé et des matchs pour l’histoire. Oui, aimons ce que jamais nous ne reverrons, ces moments d’intensité qui sont parcelles d’éternité, dans l’esthétique du mouvement, le mélodrame des passions partagées. Mais comment lutter durablement à armes si inégales ? En 1980, Noël Le Graët, fier de la décennie passée, des bilans sportifs et des finances transparentes, condamne le poids de l’argent et “l’irresponsabilité en matière financière” de tant de clubs professionnels. En 1981, à l’assemblée générale, il s’insurge plus violemment encore et condamne “le milieu de l’argent et de l’irresponsabilité” : “Oui, En Avant doit se battre et grâce à l’esprit du club, à la motivation du groupe, nous relèverons les défis”, affirme-t-il. Il faut beaucoup de courage pour résister, et de la chance aussi. En Avant résiste, grâce aux jeunes, à la formation et à la mobilisation de toute une ville. Pourtant, un seul joueur du Matra Racing coûte alors le prix de toute l’équipe et, en 1980, quand la moyenne des clubs de deuxième division perçoit 548 600 francs de subventions municipales, En Avant n’en reçoit que 60 000 francs. Certains clubs reçoivent même davantage en une semaine qu’En Avant en un an.
Revanche sociale
En 1983, Le Graët va plus loin et, dans un réquisitoire enflammé qui fait date, accuse le football français : “J’accuse, j’accuse l’argent de détruire le football. J’accuse les dirigeants sportifs trop faibles pour résister à l’inflation galopante des salaires. J’accuse les élus de toutes tendances de céder trop facilement aux demandes extravagantes de subventions.” Et de conclure : “Il nous faudra tous, dirigeants, joueurs, supporters, être beaucoup plus chats écorchés qu’à l’habitude.” Ce “J’accuse” porte la marque de toutes les valeurs de ce président qui, L’Huma en poche, veut bousculer les puissants. Au nom de blessures de l’enfance, quand les fils de la bourgeoisie locale se gaussaient du fils d’ouvrier. Les offenses du mépris sont celles qui ne s’oublient pas. Il y a, chez Noël Le Graët, le goût du combat et un vrai esprit de revanche. Cette même année 1983, il est élu au conseil d’administration de la ligue nationale de football. Les responsables du football français vont vite apprendre à le connaître.
En ce début des années 1980, les jeunes pousses guingampaises, chaque saison achetées par des clubs huppés, quittent un club amateur qui ne perçoit aucune contrepartie financière. L’hémorragie est terrible. Pour l’arrêter, Noël Le Graët prend une décision inouïe dans une ville de la taille de Guingamp : en 1984, son club devient professionnel. Une révolution rendue possible grâce au soutien d’entreprises nombreuses, de la chambre de commerce, des élus locaux et départementaux, parmi lesquels Charles Josselin et surtout, Pierre-Yvon Trémel, amateur de football et amoureux d’En Avant. Quinze ans après être entré au comité directeur d’un petit club breton, Noël Le Graët est propulsé à la tête d’une équipe professionnelle, fédérant autour de lui les forces vives du département. Et Guingamp de devenir la plus petite ville de France, et de loin, dotée d’un club pro. Un club pro original, puisque vivant d’un bénévolat très actif autour de deux secrétaires à mi-temps.
Cette révolution culturelle crée forcément de fortes turbulences au sein du vieux club, où souffle toujours l’esprit des fondateurs. Des joueurs professionnels arrivent en Bretagne, pour un an ou deux, et certains sont bien peu sensibles aux discours sur le bénévolat ou le développement local… Ils viennent pour gagner de l’argent et faire leur métier, avec une conscience professionnelle parfois discutable. L’esprit se perd. Le jeu se délite. Le public boude. En Avant se banalise et perd son âme. Noël Le Graët se demande même publiquement si certains joueurs ne confondent pas En Avant et le Club Méditerranée. Et lui affirme son pouvoir de plus en plus nettement. Tranchant parfois avec grande dureté, comme quand il a licencié Yvan Le Quéré, figure emblématique du club, joueur de plaisir et de passion, un temps entraîneur. “Viré comme un malpropre” après vingt-cinq ans d’engagement total au service du jeu…
En ces années 1980, Le Graët passe bel et bien à la vitesse supérieure. Un patron est né, sur les rives du Trieux. Et ce patron, de plus en plus indiscutable – et indiscuté – lance une idée, elle aussi, totalement invraisemblable. Le stade d’En Avant, le vieux stade Yves Jaguin, n’a que cinq cent cinquante places assises. Le Graët, très seul encore, imagine alors la construction d’un grand stade, de quinze mille places environ, à Guingamp. Il semble bien le seul à y croire ! Mais, pour lui, une équipe professionnelle exige un grand stade et ce président à qui tout réussit depuis 1971 monte l’escalier de la renommée, une marche après l’autre, certes, mais de manière résolue. Les élus adhérant à son discours, le chantier du nouveau stade, avec sa tribune de quatre mille places assises, est lancé, à Roudourou, au cœur d’un quartier populaire, durant l’été 1989. Cette décennie 1980 est décidément pour Noël Le Graët celle de toutes les évolutions puisqu’en 1986, il change complètement d’activité professionnelle en reprenant Celtigel, une usine de surgelés installée à Plélo et employant vingt-neuf salariés. Un nouveau métier, de nouvelles ambitions. S’ouvre alors le deuxième âge de la vie publique de Noël Le Graët. Et cette deuxième période passe, pour l’essentiel, par Paris.
À nous deux, Paris !
Le président guingampais bénéficie de la belle image de son club, exemple unique d’une petite équipe devenue une belle entreprise et un club professionnel. Et lors de l’assemblée générale de la Ligue nationale du football professionnel, en octobre 1991, les “grands” se neutralisant, Noël Le Graët est élu président, à l’unanimité. “Un Breton au pouvoir”, titre la presse régionale. Le nouvel élu affiche un objectif essentiel à ses yeux : assainir le foot français, résorber les déficits des clubs. Mais que pèse Le Graët face à Bernard Tapie ? Certains doutent et beaucoup se gaussent. Le Graët n’est cependant pas un jeune Rastignac découvrant Paris à l’âge des études. Il a 50 ans déjà, a bâti un club professionnel et connaît parfaitement ce monde, ses lumières, ses tentations et ses faiblesses. Il est travailleur. Énorme travailleur. Il connaît ses dossiers et sait juger les hommes. “Ma vie a beaucoup changé, mais pas moi. Quand je suis à Paris, c’est pour parler de football, pas de littérature ou de peinture. Je suis à l’aise dans ce que je connais. Le football, ce sont mes vacances !”, confie-t-il. Des vacances qui seront bientôt mouvementées… À Guingamp, il permet l’accession à la présidence d’En Avant d’un proche, Bertrand Salomon, son vice-président depuis 1980. Avec ce dernier, une garde rapprochée, des fidèles, tient la boutique, en l’absence du patron, de l’incontesté patron : Aimé Dagorn, au club depuis 1980, Jean-Charles Badier, Bernard Cartier, qui deviendra permanent, Jean-Paul Briand, le fils d’Albert, qui assure la permanence de l’esprit fondateur. D’autres encore, dont Renée Toudic, secrétaire d’En Avant depuis 1980.
Les premiers temps de la présidence de la Ligue sont difficiles : drame de Furiani, mauvais résultats de l’équipe de France, conflits avec des présidents de clubs qui jouent avec les déficits… “Quand je suis arrivé, en 1991, le déficit accumulé des clubs professionnels s’élevait à six cent cinquante millions de francs, déclare-t-il à l’époque. En 1993, il est de cent quatre-vingt-dix millions de francs. Nous envisageons le retour à l’équilibre pour 1994… J’ai renégocié tous les contrats avec les télévisions. En d1, les recettes perçues grâce à la télévision sont passées de cinq à douze millions de francs par club.” Au sujet de Bernard Tapie, Noël Le Graët est clair : “Je n’ai jamais caché que je souhaitais vivement son départ de l’Olympique de Marseille. Il a des méthodes qui nous déplaisent fortement, il doit partir.” Et Bernard Tapie de rétorquer : “Si Le Graët croit qu’il n’a plus de problèmes, il va être déçu. Je dirais même que pour lui, les problèmes commencent. Je vais le combattre personnellement, de toutes mes forces et sans relâche !” Inutile de développer la suite de cette saga Le Graët-Tapie, à la fois si proches et si éloignés… Mais dans ce violent combat, âpre et rude, c’est le Guingampais qui, finalement, l’emporte.
Son œuvre première reste évidemment, via la direction nationale de contrôle de gestion, son action résolue en faveur de l’assainissement du football français, imposant des sanctions, parfois très lourdes, à des clubs ne respectant pas certains principes élémentaires de bonne gestion. Marseille est rétrogradé en deuxième division, suite à une bien longue affaire de corruption, et Brest, parmi d’autres qui dépensaient bien plus qu’ils ne gagnaient, connaît également des moments difficiles. Le Graët a su mettre fin à la folie d’un football vivant en dehors de toute loi. Comme une immunité permise par les lumières de la renommée.
Premier échec
Élu à la tête de la Ligue en 1991, réélu en 1995, Le Graët est cependant remercié en 2000, après avoir, tel Héraclès, nettoyé les écuries d’Augias. Premier échec, terrible échec, car nappé de trahison. Il est vaincu par une coalition de circonstance, menée par quelques “gros”, au nom d’appétits financiers et soutenue par quelques faibles, au nom de prébendes à venir. Le Graët accuse Darmon, la principauté de Monaco ; on parlera d’Aulas, le président lyonnais. Des gros, en effet, des très gros. Le football génère des enjeux financiers colossaux, et les luttes d’influence dans ses organes dirigeants sont souvent terribles. Et Le Graët de tomber.
L’échec est difficile à supporter pour un homme qui, jusque-là, n’en a pas connu ou si peu. Il se traduit par plusieurs mois de silence et des plaies bien vives, même si personne ne remet en cause son intégrité et son bilan… Il reste debout cependant, avec des convictions intactes, nourries par cette expérience si intense du plus haut niveau. Il parlera longtemps de “chasse au gros” le motivant, encore et toujours, au nom de vieilles blessures, au nom de son enfance. Il y a là, incontestablement, une de ses lignes de force. Car l’homme a de la ressource, qui ressurgit à la tête du football français en 2005, cette fois en tant que vice-président de la fédération française de football, chargé des affaires économiques. Poste capital, puissant, très puissant. À leur arrivée, Jean-Pierre Escalettes, le président, et Noël Le Graët trouvent la fédération en grande difficulté financière et en proie à quelques scandales. Depuis, la barre est redressée et bien davantage, en optimisant les recettes et en contrôlant, très strictement, les dépenses. Les contrats avec les télévisions, en particulier, tous renégociés, pour les matches des Bleus comme pour la coupe de France, ont permis de très largement améliorer la situation financière. Il en est de même pour les contrats de sponsoring. Dans toutes ces négociations, c’est Noël Le Graët qui est à la manœuvre ; un vice-président qui peut être dur, cassant, déterminé. Sur le plan sportif, citons seulement cette fameuse finale de coupe du Monde face à l’Italie, en 2006. Quand Zidane, exclu du terrain pour son dernier match, se retrouve face à lui-même, dans le silence des vestiaires de l’équipe de France, un seul homme est à ses côtés : Noël Le Graët. Moments forcément inoubliables. Escalettes et Le Graët, qui a acquis une réputation de gestionnaire avisé, se représentent aux suffrages de leurs pairs en décembre 2009, pour un second mandat. Auparavant, Noël Le Graët a eu le plaisir d’accueillir la France à Roudourou, en octobre 2009, pour un match qualificatif de la coupe du Monde 2010. Une autre forme de consécration. Et une belle reconnaissance.

Le bâtiment de Celtigel, à Plélo. Principale unité du groupe Le Graët, cette usine illustre l’ascension d’un entrepreneur qui a su bâtir un petit empire agroalimentaire, pour l’essentiel enraciné en Bretagne.
Le holding Le Graët
Pour ce qui est de Celtigel, l’entreprise s’est régulièrement développée. Aujourd’hui, dans de nouveaux locaux récemment agrandis, elle emploie, à Plélo, deux cents salariés. Mais Noël Le Graët ne s’est pas arrêté là. Depuis les années 1990, il multiplie les acquisitions : les conserves guingampaises Stéphan (1992) ; Celtarmor, avec les organisations de pêcheurs de la baie de Saint-Brieuc en 1995 ; Halios surgelé (2000) et Halios marée (2001), les Pêcheries d’Armorique (2002) ; Friskies, aujourd’hui Fidèle (en 2003) ; les Délices de la mer (2007). En 2008, la société Marée de Saint-Malo entre à son tour dans le giron du holding Le Graët via sa filiale, Fipêche, spécialisée dans le mareyage, regroupant Celtarmor, Halios et les Pêcheries d’Armorique. Fipêche, dont l’Union bretonne des organisations de pêche artisanale est actionnaire minoritaire, est présente dans seize ports et regroupe plus de deux cents salariés. Cette filiale du groupe Le Graët est leader national pour les calamars et les seiches, dont 90 % des produits sont exportés, principalement vers l’Italie et l’Espagne. En 2001, le chiffre d’affaires du groupe Le Graët était de 45 millions ; les cent vingt millions sont dépassés en 2004 et les cent cinquante-cinq millions atteints en 2009, avec plus de sept cents salariés. Le siège social du groupe Le Graët est maintenant installé au cœur de Guingamp, sur une berge du Trieux.
Ce holding est enraciné en Bretagne. Cela fait écho à des propos tenus par son président : “Créer des emplois à partir de la matière première locale, ça, je sais faire. Mais attention, ici ! Si on me présente une affaire importante, mais en Normandie, c’est non. Je suis Breton. C’est tout. J’ai la chance de voyager pas mal… Vous ne pouvez pas savoir ce que je suis content de revenir.” L’entreprise est née de la volonté de Noël Le Graët ; elle s’épanouit en famille, avec ses enfants. Capital familial, direction familiale. Et donc transmission, un élément pour lui capital. Dès lors que l’on ne conteste pas son leadership, Noël Le Graët sait faire confiance et déléguer, comme il sait faire éclore de jeunes talents. Ses cadres sont souvent bien plus jeunes que lui et c’est un choix délibéré. “J’ai vu trop d’entreprises où tout le personnel vieillissait ensemble… Si vous avez des adjoints de votre âge, c’est plus sympa, car vous partagez une même façon d’envisager la vie, mais ça me fait peur. Je veux que mes entreprises durent. Et pour cela, il faut que l’encadrement ait une vision différente de la mienne.” L’En Avant des années 1970 et 1980 a offert à ce président ambitieux qui ne connaît pas ses limites l’occasion de mener une entreprise collective avec de bien brillants résultats. L’injonction nietzschéenne “Deviens ce que tu es” pourrait très bien être son credo. Mais comment savoir ce que l’on est vraiment ? Les années de formation, chez Le Graët, durent longtemps et, à 75 ans aujourd’hui, il sait. Il sait qu’il est capable de bousculer les puissants et d’affirmer son pouvoir. Il sait que lui aussi, né en basse Bretagne d’un milieu modeste, peut s’imposer, conquérir, vaincre et développer des entreprises et des emplois… Devenu un important chef d’entreprise, riche maintenant, il est toujours aussi méfiant devant l’argent. “Je ne suis pas un flambeur, j’ai toujours eu peur de l’argent. Ils sont si nombreux, ceux qui se laissent dominer par l’argent. C’est la tentation la plus facile…” Mais quand, réussite aidant, fortune faite, il décide de construire une maison, c’est en plein cœur du vieux Guingamp, au milieu de ces maisons bourgeoises jadis honnies, qu’il s’installe. Une banderille au goût de victoire… Une revanche.
Maire de Guingamp
En 1995, Noël Le Graët, auréolé de son parcours à la tête d’En Avant et de sa présidence de la ligue nationale de football, prend la tête de la liste d’union de la gauche lors des élections municipales guingampaises, face au maire sortant, Albert Lissillour. Il l’emporte au second tour de 65 voix seulement. Il effectue deux mandats à la tête de la municipalité, remportant largement l’élection de 2001 et ne se représente pas en 2008, alors que, selon toute vraisemblance, il aurait été très facilement réélu. “Souvent, les gens s’accrochent. Ce ne sera pas mon cas. Il faut du sang neuf”, déclare-t-il alors. Il est vrai qu’en deux mandats, il a fait le tour de ses curiosités et de ses passions. Un nouveau bail eut été, d’une certaine manière, une répétition. Il n’est pas de ces hommes politiques qui s’accrochent, souvent pathétiques, jusqu’au mandat de trop. Pour une raison simple : la politique n’a pas été pour lui pas une fin en soi, mais un moyen pour développer une ville. Après treize ans de mandats, il a estimé avoir fait le tour de la question. Le Graët maire a fait de la gestion communale et du développement de l’emploi ses chevaux de bataille, dans un Guingamp des années 1990 très touché par les difficultés économiques, à la suite, entre autres, de la fermeture d’Alcatel (lire ArMen n° 167). Pour parvenir à attirer des entreprises il est vrai que le carnet d’adresses du maire a été un bel atout. Au cours de son premier mandat, est imaginé le Pays de Guingamp, dont Le Graët devient le premier président, ainsi que la mise en place, en décembre 2001, sous son influence, de la communauté de communes, maintenant appelée Guingamp-communauté, avec les cinq voisines, Grâces, Pabu, Plouisy, Ploumagoar, et Saint-Agathon. Les réseaux de Noël Le Graët facilitent l’installation de plusieurs entreprises sur les zones communautaires, Daunat, Farmor, la base Lidl ou Stalaven. Par ailleurs, il joue un rôle déterminant dans la formation du pôle de santé sur Pabu. C’est enfin sous ses mandats qu’est construit le stade du Roudourou, maintenant fort de dix-huit mille places assises…
En 2008, la transmission est assurée : Annie Le Houérou, conseillère générale socialiste, est devenue maire et son fidèle lieutenant Aimé Dagorn, président de Guingamp-communauté. Noël Le Graët peut quitter une vie politique active où il a exercé son talent sans passion excessive. Élu sur son nom, ses réseaux, sa réputation d’intégrité, son savoir-faire de gestionnaire, plus que par des campagnes électorales échevelées, il n’a que peu goûté les poignées de main en série, les joies des inaugurations et les litanies interminables d’assemblées générales souvent soporifiques. Il est vrai que son temps était limité, la ligue, puis la fédération appelant chaque semaine sa présence à Paris, sans compter ses entreprises. D’ailleurs, il l’affirme clairement : “Ma vraie passion se niche dans mes entreprises. En politique, je ne suis pas un leader, je suis avant tout maire pour gérer la ville. J’aime rassembler le plus possible et surtout, marquer les années de mandat par des projets concrets.”
Il est de gauche par origine, par évidence, presque par nature. C’est sa famille, son camp. Les affaires et les mandats l’ont amené à travailler avec des personnalités de toute obédience, car l’homme est tolérant, privilégiant les qualités de ses interlocuteurs à leurs éventuelles idées politiques. Il respecte ceux qui avancent, ceux qui créent, bien plus que ceux qui parlent, qui glosent et qui jugent. S’il existe deux grandes catégories d’individus, les actifs et ceux qui les critiquent, Noël Le Graët a choisi son camp. Définitivement. Actif, il l’est et l’a toujours été. Dans un permanent mouvement et toujours en compagnie. D’ailleurs, il ne supporte ni la vacuité, ni les vacances, affirmant n’avoir pas besoin de loisirs, avouant s’ennuyer très vite… Le vide l’inquiète, comme la mort bien sûr, et la boulimie de ses actions est une réponse à ses craintes. Le temps passe si vite… alors, vivons et vivons debout.
Le fil de son œuvre est là : cette volonté éperdue, inlassable, d’être acteur de sa vie, d’avancer, de faire. C’est le faire qui construit son être, et on ne fait jamais seul. Noël Le Graët est chef de meute. Meneur d’hommes, attentionné, il sait composer des équipes et générer des montagnes de dévouement à son égard. Modèle de sérieux et d’organisation, très travailleur, visionnaire, il entraîne la confiance. S’il marche à l’affectif, ayant besoin de lire dans le regard de l’autre sympathie ou tendresse, il peut être impitoyable et rejeter durement, si l’on ose se mettre en travers de sa route. Une culture foot, peut-être. On ne peut réussir qu’en équipe, mais une équipe a un capitaine, et avec ça, il ne transige pas. Partout, à la mairie comme dans ses entreprises, à En Avant bien sûr, il est le patron, il se comporte en patron. Pour gagner.

Le 27 mai 1995, Coco Michel perce la défense toulousaine et inscrit le but de la victoire pour En Avant qui monte pour la première fois de son histoire en première division. À la fin du match, la foule en liesse envahit le stade.
En Avant, le retour
En 1995, sous la présidence de Bertrand Salomon, En Avant de Guingamp, riche d’une pensée collective et d’un entraîneur très respecté, Francis Smérécki, monte sur le toit de son monde, en première division ! Le jour de l’accession, Guingamp rit, Guingamp pleure, Guingamp chavire et perd la tête dans une dérobée qui jamais ne pourra s’oublier. Le petit club des instituteurs publics a donné naissance à l’une des meilleures équipes françaises. À l’échelle européenne, Guingamp est même la plus petite ville ayant joué dans l’un des cinq championnats majeurs. À Guingamp, chacun sait ce qu’il doit à Noël Le Graët. Mais, paradoxe, le club n’accède pas en Ligue 1 sous son règne. Sans développer les résultats sportifs d’En Avant au cours des deux dernières décennies, citons sa finale de la coupe de France 1997, perdue face à Nice, les intenses années Lacombe, la magie qui s’opère quand Malouda et Drogba enchantent le Roudourou… À Salomon, succède Alain Aubert, un autre patron, proche de Le Graët. Les sponsors principaux, eux aussi, restent fidèles, par-delà les vicissitudes des résultats sportifs, comme Rippoz ou Brit Air, la compagnie d’aviation créée et développée par un grand de l’économie bretonne, Xavier Leclercq, qui avoue avoir pour Le Graët “une très, très grande estime”.
Noël Le Graët retrouve, naturellement, son fauteuil de président d’En Avant en 2002. Et il l’occupe depuis… Évolution du football oblige, rares sont maintenant les joueurs bretons à En Avant. Équipe de jeunes guingampais dans les années 1970, En Avant est formé de joueurs bretons dans les années 1980, bretons et français dans les années 1990. Et maintenant, l’équipe est totalement internationalisée. Par contre, et le fait mérite d’être noté, le capital et la gouvernance résistent… Sous la houlette de Noël Le Graët, c’est un tissu de quatre-vingt-cinq pme bretonnes, essentiellement costarmoricaines, qui composent le capital. Pour le président, cette dynamique économique est aussi le signe de valeurs partagées. “Oui, des valeurs familiales. Il suffit de regarder qui vient au stade. Nous travaillons avec des entreprises du département, de la région, des coopératives, qui fabriquent ou qui vendent dans le département, qui y créent des emplois. Il faut toujours trouver une identité.” À ce titre, on peut cependant regretter qu’En Avant, qui aurait pu, depuis une vingtaine d’années, devenir LE club de basse Bretagne, n’ait pas toujours fait, en communication, les efforts nécessaires en cette direction. Lui qui bénéficie d’une forte image de club enraciné, souvent décrit comme rural, familial, où la solidarité est une vertu essentielle. À l’ère de la mondialisation, c’est comme une nostalgie de temps oubliés. Comme une nostalgie du football des champs, du jeu des amateurs, d’une enfance éternelle. Il y a là une image forte, essentielle, qui pourrait être bien davantage travaillée pour qu’En Avant devienne pleinement l’équipe de la basse Bretagne.
Et si, depuis quelques années, le club est redescendu en Ligue 2, il a vécu, le 9 mai 2009, le plus grand événement de son histoire : la victoire de la coupe de France, dans un stade de France archi-comble, face à Rennes, justement. Événement sportif, évidemment ; événement culturel et sociologique aussi, tant cette finale 100 % bretonne – du jamais vu – avec des Gwenn ha Du par milliers et le “Bro Gozh” entonné, a généré de passions et de commentaires. Incontestablement, il s’agit d’une date dans l’Histoire de la Bretagne. Lors de la remise de la coupe, Noël Le Graët, comme tous les Guingampais, était au sommet de l’Olympe.
La grande qualité de Noël Le Graët, la clé de sa trajectoire étonnante, est sa simplicité, basée sur un bon sens difficile à prendre en défaut. C’est un immense talent que de traduire en lignes simples, en lignes claires, la complexité des affaires et des jours. Il faut recul et analyse pour ne pas se perdre dans les méandres des dossiers, les détails, les vétilles, les insignifiances. La compétence de Le Graët s’est toujours exercée à ce niveau : séparer le bon grain de l’ivraie et décider. Sa démarche est empirique. Une marche après l’autre. Comme un front qui avance au rythme des défrichements. Il fréquente peu les livres et en a peut-être souffert parfois. La presse, l’actualité, les magazines, par contre, n’ont aucun secret pour lui, qui est toujours très informé. À défaut de culture classique, il se dote ainsi d’un très solide bagage économique, politique, financier. Et, toujours, toujours, d’une ligne directrice. “Il faut avoir une idée maîtresse. Savoir s’entourer de gens qui partagent cette idée, car seul vous ne ferez pas tout. Il faut donner confiance, ne pas changer de ligne tous les jours…” C’est ainsi, costumes sombres, toujours, sourires mesurés, propos publics sans emphase, sans excès, qu’il a construit sa vie. Résolument. Résolument, car l’homme est déterminé. D’une détermination qui semble tranquille, qui est raisonnée, constante, omniprésente. Une détermination permanente, inassouvie. Cette volonté, nourrie de quelques convictions, a donné sens à sa vie. Elle lui a récemment permis de vaincre la maladie. Le poing rageur qu’il présente au public du Stade de France le soir de la victoire de la coupe de France semble être le fruit de cette détermination qui vient de si loin, qui vient du cœur et des tripes. Comme une magnifique affirmation de soi.
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Bravo pour cette belle réussite, les guingampais et les ex peuvent être fiers de toi.
Que de temps a passé ou nous entrainions au football dans la rue saint-sauveur !
je suis toujours un ardent supporte d'En Avant de Guingamp et j'aurais beaucoup de plaisir cette année à revoir en ligue 2 cette belle équipe qui n'a nul son pareil en France.
Merci encore et à bientôt peut-être
Bravo et Bonne chance pour ton nouveau poste de Président de la FFF
Un ami d'enfance du moulin ...
Bravo Mr.LE GRAET
Quelle belle réusitte
merci pour ce que vous avez fait pour Guingamp
bonne chance pour votre présidence a la FFF
Un très bel article, quoiqu'un peu partial et qui occulte quand même certains défauts du personnage. J'ai l'impression que l'auteur de l'article est un peu resté bloqué à la fin des années 90 et qu'il ne s'est pas trop intéressé à la vie du club depuis sa descente en L2 en 2003... le club a évolué, le stade a changé (les loges VIP se sont multipliées), l'argent est devenu roi, même à Guingamp.
En tant que supporter guingampais fidèle depuis 1995, je suis conscient que nous lui devons tout. Sans lui l'EAG ne serait pas devenu le club qu'il est actuellement. Il s'est dépensé corps et âme pour servir son club, son bébé.
Néanmoins il est clair que l'homme s'est éloigné de ses idéaux originaux. NLG est devenu au fil des ans un opportuniste ambitieux comme ceux qu'il dénonçait jadis. L'argent, la gestion et le copinage sont devenus ses principaux chevaux de bataille... Il a peut-être prit conscience que c'était le nerf de la guerre, et qu'on ne pouvait pas aller contre. Bien plus que le sport où il s'est quand même pas mal planté dans le choix de ses entraineurs depuis 2003 (excepté Gourvennec)