Info:
ArMen RECRUTE !! Cliquez ici.

Alternative content

Trégor
  • Armor magazine
  • championnat sonneur de gourin
  • Coop breizh
  • Henaff
  • Kerné
  • lagrek
  • Lenn ha Dilenn
  • Les Deizioù
  • semaine de la prese

Ajouté le 30 mars 2010 dans Enquêtes, Histoire, Voyage

Le dragon et l’hermine

Serie: Bretagne et pays de galles

  1. Bretagne, pays de Galles, des collectivités jumelles
  2. Galles et Bretagne à travers les âges
  3. Le dragon et l'hermine (Cet article)

Avec l’Allemagne et l’Irlande, le pays de Galles est un des pays avec lequel la Bretagne entretient le plus grand nombre de jumelages. Alors qu’à l’échelle européenne, les jumelages connaissent un certain essoufflement, ceux qui relient la Bretagne à ce pays tirent leur dynamisme de la volonté partagée de célébrer un héritage culturel et linguistique commun.

Représentations de “Ur wech e oa Telo / Il était une fois Telo”, pièce de théâtre multilingue créée par le comité de jumelage de Plogonnec pour fêter les trente ans du jumelage avec Llandysul. Mis en scène par Thomas Cloarec, le texte a été écrit en breton et en français par Yann-Ber Rivalin.

Asssis en rangs sur des bottes de paille, cols relevés pour se protéger d’un froid bien vif pour une nuit d’été, des centaines de spectateurs applaudissent la dernière représentation d’Il était une fois Telo, une pièce de théâtre en extérieur, donnée trois soirées de suite en août 2009, près de la chapelle de saint Telo, à Plogonnec. Pendant la représentation, nombreux sont ceux qui ont été intrigués par une voix qui semblait venir des premiers rangs, traduisant en direct l’ensemble du texte dans une langue inconnue de la plupart. Du gallois ! C’est en effet pour permettre aux membres gallois du comité de jumelage entre Plogonnec et Llandysul de suivre la pièce que Jacqueline Gibson, présidente de Breizh-Cymru, et son mari gallois, ont été chargés de la “doubler” en temps réel. Pourquoi tant d’égards ? Tout simplement parce que ce spectacle, sur lequel trois cents personnes ont travaillé, dont une petite dizaine de professionnels, et qui a rassemblé dix mille spectateurs, avait pour vocation première de célébrer les vingt ans du jumelage entre ce bourg breton de trois mille habitants et son cousin gallois. Jamais de mémoire de jumelage, on aura connu pareil investissement humain pour célébrer les liens entre deux communes. Soixante-trois Gallois avaient fait le déplacement pour assister à cette création mise en scène par Thomas Cloarec et soutenue par le conseil régional. “Notre but n’était pas d’en mettre plein la vue, explique Jean-Yves Kervarec, président du comité, mais de mettre en valeur un héritage commun, de créer du lien et de toucher des gens extérieurs au jumelage.” Fondé sur les liens historiques et culturels qui relient les deux pays – la pièce évoquait la vie de Telo, moine gallois émigré en Armorique – et dépassant largement le cadre des activités traditionnellement associées au jumelage, cet événement a révélé la profondeur des liens tissés entre les deux communes, mais aussi la nature particulière des jumelages entre la Bretagne et le pays de Galles. Plus qu’ailleurs, on y parle d’héritage commun, d’identité partagée et de langue. À tel point qu’on est parfois tenté de parler de cousinage davantage que de jumelage.

Un long processus

Nés au lendemain de la guerre pour favoriser le rapprochement des anciens belligérants et promouvoir les idéaux européens, les premiers jumelages ont d’abord concerné la France et l’Allemagne. En Bretagne, l’Irlande lui a emboîté le pas, grâce à l’élan puissant donné par Polig Monjarret tout au long des années 1970 et 1980. Le pays de Galles a suivi le mouvement, surtout à partir des années 1980. Contrairement à l’île d’Émeraude, il n’y a pas eu un bazh-valan, chargé de trouver des communes de part et d’autre. La plupart des jumelages sont en effet nés de volontés locales, tantôt portées par des municipalités, comme celle de Nantes, qui signe le premier rapprochement avec Cardiff en 1964, tantôt par des comités associatifs, comme ceux de Guérande-Dolgellau ou Plomelin-Crymych, au tournant des années 1970 et 1980. Il est aussi arrivé que des communes galloises se mettent en quête de partenaires, comme ce fut le cas de Llandysul qui choisit Plogonnec après avoir initialement cherché à se lier à sa voisine, Locronan. Aujourd’hui, on recense quarante-six jumelages entre les deux pays celtiques, dont onze en Loire-Atlantique, ce qui représente près de la moitié des jumelages signés avec le pays de Galles dans l’Hexagone.

À l’instar de Nantes, Saint-Brieuc a été pionnière dans les jumelages avec le pays de Galles en signant sa charte de jumelage avec Aberystwyth dès 1970. C’est la municipalité, notamment à travers un enseignant adjoint au maire, qui a souhaité ce rapprochement. Elle s’est appuyée sur les liens manifestes entre les deux villes, particulièrement à travers Brioc, Brieg ou Brieuc, l’un des sept saints fondateurs de la Bretagne qui a donné son nom à la cité costarmoricaine et serait originaire du comté de Cardigan, non loin d’Aberystwyth. La proximité de la mer, leur vocation administrative ont aussi joué en faveur du jumelage. “Les affinités celtes ont également compté, car nous avions une bretonnante dans l’équipe, explique Jean Guezennec, vice-président du comité. Ainsi, alors que Saint-Brieuc est située en pays gallo, dès 1970, l’accord signé avec le pays de Galles est pourtant rédigé en breton, gallois, français et anglais. Par la suite et dans la plupart des cas, les chartes de jumelage seront d’ailleurs quadrilingues. Dès l’origine, le jumelage de Saint-Brieuc a pu s’appuyer sur une municipalité très dynamique en matière d’échanges internationaux.

La plupart des rapprochements ne sont pourtant pas le fait des grandes villes et dans bien des cas, si les municipalités ont soutenu les projets, ils sont venus de comités associatifs locaux. C’est par exemple le cas de Guérande, une commune dont les premiers échanges épistolaires avec une ville galloise remontent à 1975. “Le congrès celtique international avait eu lieu à Nantes en 1974, présidé par Per Denez, explique Jakez Gaucher, principal initiateur de ce jumelage avec Per Loquet. Des conférences ont aussi été données sur les pays celtiques. On sentait un réel intérêt pour les liens interceltiques chez des gens comme Bernard Le Nail ou encore Jean-Pierre Vincent. Le nom donné au comité de jumelage, créé en 1975 avec le soutien du conseil municipal, est assez révélateur de l’esprit de ses fondateurs : “Comité interceltique de jumelage Guérande-Dolgellau”. Dans un article publié dès sa création, Jakez Gaucher explique avoir choisi une ville galloise “parce que c’est une cité celte, comme Guérande et qu’elle a en commun un héritage et une culture traditionnels vivants”. Plus loin il explique que “l’accueil des Galloises et des Gallois, surtout si vous vous présentez à eux comme Bretons, donc comme un cousin, est plus que chaleureux, il est amical et fraternel”. Dans un compte-rendu du premier voyage, il explique que le but des comités est aussi de développer la connaissance des langues bretonnes et galloises, ainsi que la culture celtique et que cet objectif a été approuvé par la grande majorité des Gallois rassemblés pour le jumelage à Dolgellau. Si dans la majorité des jumelages avec le pays de Galles, on rencontre dès leur création des Bretonnes et Bretons déterminés à mettre en avant la langue et la culture bretonne, cette dimension n’a semble-t-il jamais été un frein pour ceux qui ne portaient pas cette identité. “Il y a pu avoir ici et là quelques frustrations et il a fallu de la pédagogie pour convaincre les enseignants ou les participants que le pays de Galles n’était pas l’Angleterre et que les “Français” était en réalité des “Bretons”, se souvient Jakez Gaucher. Il faut dire que pour les Gallois comme les Bretons, tout restait à découvrir. Ici, personne ne savait vraiment où était le pays de Galles. Les Guérandais ont cependant tout de suite vu des similitudes linguistiques avec leur toponymie.” Dans la plupart des cas, les comités de jumelage ont permis aux uns et aux autres d’exprimer ou de cultiver leur sensibilité sans imposer leur vision. Le regard des Gallois a d’ailleurs facilité les choses. Outre la présence de personnalités attachées à la culture bretonne, comme Jean-Yves Kervarec et Yann-Ber Rivalin à Plogonnec, Yann Jestin à Lesneven, Guy Le Lay à Plomelin ou encore Jean-Jacques Monnier à Lannion, la participation des associations bretonnes, notamment des cercles celtiques, comme à Guérande ou à Saint-Brieuc, a aussi renforcé le caractère culturel des échanges. À Plomelin, c’est aussi l’idée de servir la langue bretonne qui a inspiré l’idée du jumelage. Alors que le maire de l’époque, Roparz Omnes penchait pour une commune de Cornouailles, des personnalités locales comme Guy Le Lay, président du jumelage jusqu’à la création de sa distillerie ou Yann Guillamot, enseignant à Diwan, se tournent vers Gweltaz Ar Fur, qui entretient des liens avec le pays de Galles. “Nous voulions une équipe qui parlait gallois, se souvient Guy Le Lay, pas question de se jumeler avec une ville frontalière ou une station balnéaire. Nous avons penché pour Crymych, car ils parlaient gallois et avaient une école où on pouvait aller jusqu’au bac dans cette langue.” Une fois lancés, les jumelages évoluent en fonction des personnalités qui s’y impliquent. “Dès le départ, on a eu toutes sortes de gens, se souvient Guy Le Lay. Certains venaient là pour le voyage, d’autre le casse-croûte, certains allaient dans un échange avec “les Anglais” pour retrouver une ambiance qu’ils avaient connue étudiants en Angleterre, par exemple. Mais, dès que les Gallois sont venus en 1984, avec deux cars, on s’est rendu compte que le noyau dur était très impliqué dans la culture galloise. C’est exactement ce qu’on cherchait, on voulait montrer qu’il n’y avait pas que la France et l’Angleterre.”

Adjoint aux finances à Lesneven en 1980, Yann Jestin, un locuteur breton convaincu, a lui aussi suggéré que le premier jumelage de sa commune se fasse avec une ville galloise. “Après quelques recherches, nous nous sommes fixés sur Carmarthen et nous avons monté un comité de jumelage. Il y avait dedans des gens de tous horizons, des responsables associatifs, des profs d’anglais, beaucoup ne connaissaient pas le pays de Galles. Cela aurait été l’Angleterre, pour eux, c’était pareil. J’ai dû expliquer les différences et le maire en a conclu qu’on allait retrouver de la famille !” Yann Jestin souligne qu’à Carmarthen, Peter Griffith tenait lui aussi à ce jumelage à cause des deux langues sœurs. Ce sont d’ailleurs souvent les Gallois eux-mêmes qui se sont chargés d’expliquer l’importance de leur langue et de leur identité propre aux Bretons. Notamment lorsqu’à l’issue d’un des tout premiers séjours des Gallois de Carmarthen, le sénateur breton local prononça un discours et souhaita bon voyage “aux Anglais” !

Une multitude d’initiatives

Comme ailleurs, les jumelages avec le pays de Galles ont d’abord pris la forme d’échanges annuels entre familles, au cours desquelles de nombreuses visites et réceptions sont organisées. Au fil des ans, plusieurs milliers de personnes ont ainsi rempli les cars affrétés par les différents comités. Un flux intéressant et encouragé sur le plan tarifaire par la Brittany Ferries. Cette dernière a d’ailleurs joué un rôle déterminant dans le mouvement de jumelage des villes bretonnes avec les pays celtiques. L’autre activité phare des jumelages concerne bien sûr les échanges de scolaires, qui ont bien fonctionné dans certains cas, mais se sont avérés plus difficiles à faire perdurer ailleurs, comme par exemple à Saint-Brieuc. Aujourd’hui, les lois imposant aux familles britanniques des enquêtes de moralité avant de pouvoir recevoir des mineurs compliquent considérablement ces relations. Il faut désormais organiser des hébergements collectifs, ce qui est un peu contraire à l’esprit initial des jumelages. Côté gallois, les adultes sont eux aussi de plus en plus demandeurs d’échanges avec séjour en gîtes. Les échanges de scolaires et d’adultes ne sont cependant qu’une des facettes de la vie des jumelages. Dans le cas du pays de Galles, on est frappé par la diversité et l’ampleur des actions menées. Dans certains cas, le sport a servi de véritable ciment au jumelage, comme à Plomelin, qui s’est adossé au Mondial pupilles local, une compétition de football, pour pérenniser les échanges de jeunes. Dans le Léon, on peut citer les très nombreux échanges de chœurs et de chorales qui, selon Yann Jestin, ont contribué à l’élévation du niveau global des Bretons dans ce domaine et sont en partie à l’origine de l’engouement actuel. L’adjoint au maire de Lesneven a aussi pu organiser des rencontres entre agriculteurs gallois et bretons. “Ces derniers ont été frappés par la conscience culturelle des paysans gallois, qui parlaient leur langue, jouaient de la harpe et faisaient tous partie de chorales. Ils ont compris que leurs cousins prenaient le temps de faire autre chose que de l’agriculture, ce qui était rarement le cas ici.” Aidé par les moyens confortables mis à disposition par la municipalité, notamment un emploi dédié, et favorisé par une vie associative très riche, le comité de Saint-Brieuc soutient et coordonne lui aussi une quantité impressionnante d’activités.

EN HAUT, rencontre d’élèves bretons et gallois de Lannion et de Caerfilly.En bas, Rita Williams, universitaire galloise, spécialiste du breton et ancienne professeur à Rennes, a donné une conférence à Lesneven, en mai 2004 lors du centenaire de l’adoption de l’hymne gallois par les Bretons.

On peut citer le sport, avec des échanges de clubs de randonnées, de golf, de rugby ou encore de tennis, une marche annuelle consacrée aux jumelages du pays de Saint-Brieuc ou encore une course à la voile, mais aussi la culture, avec l’envoi de plusieurs dizaines de groupes de musiciens au pays de Galles depuis la création du jumelage ou encore le déplacement prochain d’adeptes du gouren, la lutte bretonne. Des expositions de peintres et artistes gallois sont montées tous les deux ans et une exposition sur les châles gallois est aujourd’hui en projet. Autre initiative remarquable, les échanges organisés entre groupes de handicapés physiques et mentaux dans le cadre du jumelage. Depuis une dizaine d’années, une quarantaine d’entre eux se rend en effet au pays de Galles au mois d’août. Ils sont hébergés à la cité universitaire. Sur place, ils rencontrent des Gallois pris en charge à la journée avec qui ils participent à de nombreuses activités. “Cela se passe très naturellement, précise Michel Boulaire, le président du comité qui rassemble tous les jumelages de la ville. Ils communiquent très bien entre eux, par gestes, sourires, lient des amitiés qui durent depuis plusieurs années.” Des liens ont aussi été tissés entre les directions des hôpitaux, bien que Jean Guezennec reconnaisse que les relations professionnelles sont souvent plus difficiles à établir. Des possibilités existent pourtant. Les Gallois du jumelage avec Lesneven ont été reçus par la coopérative Sav-Heol et ont ainsi appris qu’ils pouvaient acheter des tomates bretonnes chez eux, dans les supermarchés Tesco ! À Lannion, où est né le jumelage avec Caerfilly, en 1991, par la volonté d’élus, des voyages d’études pour étudier le système d’enseignement gallois, auxquels l’inspecteur d’académie a même participé, ont été organisés. En retour, des instituteurs gallois sont également venus étudier le fonctionnement de l’enseignement dans le pays de Lannion.

Des temps forts

Si Plogonnec a placé la barre très haute avec sa pièce de théâtre, d’autres villes organisent aussi des manifestations ambitieuses pour sensibiliser la population aux liens avec le pays de Galles. C’est le cas de Lannion qui, depuis 1998, consacre une semaine entière à la Gwyl Dewi, ou sant Dewi, la fête nationale galloise (1er mars). À chaque édition, des concerts, des expositions, des conférences sur la langue et la culture galloises et des films sont proposés au public trégorrois. Il peut aussi assister à la projection de matchs de rugby sur grand écran, comme France-Galles, en février dernier. Guy Le Lay, qui organisait lui aussi un déplacement de Plomelin à Cardiff pour vivre ce moment au Millenium stadium, note d’ailleurs fièrement que les comités de jumelage bretons soutiennent systématiquement l’équipe du pays de Galles lorsqu’elle fait face aux rugbymen français. “Nous aimerions lancer une sant Dewi par département”, explique Marie-France Jaffredo, qui préside le comité de jumelage Lannion-Caerfilly. À Lesneven, c’est autour des hymnes bretons et gallois que se concentrent les énergies pour donner de l’ampleur à ces relations. En 2004, la commune a célébré en grande pompe le centenaire de l’adoption d’une adaptation de l’hymne gallois par les Bretons, lors du congrès de l’Union régionaliste bretonne, à Lesneven. Un débat avec plusieurs invités, dont la Galloise Rita Williams, avait été organisé pour l’occasion et un concert de chorales donné dans l’église communale. Cette année, du 22 au 30 mai, le comité de jumelage s’apprête à relier la fête nationale bretonne, la Saint-Erwan à une “fête du Bro gozh”, qui culminera, le week-end du 28 mai, avec un concert de Nolwenn Korbell, une journée consacrée à l’hymne, mêlant jeux traditionnels, chorales, un fest-deiz et une messe en breton au Folgoët, le dimanche matin. De jeunes bretonnants livreront leur réinterprétation contemporaine de l’hymne breton, qui sera également repris par tous à l’issue du concert des chorales, le samedi soir. Les animateurs des jumelages précisent d’ailleurs qu’ils n’ont pas attendu la finale de la coupe de France Guingamp-Rennes pour se réapproprier le Bro gozh ma zadoù, qu’ils chantent souvent au départ des cars bretons ou gallois dans l’un ou l’autre des pays.

Des échanges solidaires

Au début des années 1980, dans toute la Bretagne, y compris en Loire-Atlantique, où plusieurs jumelages se sont créés dans le sillage de Guérande-Dolgellau, notamment entre Missillac et Gofilon et entre Le Pouliguen et Llanilltud Fawr, on suit avec attention le conflit qui oppose les mineurs gallois et le gouvernement de Margaret Thatcher, qui a décidé de fermer les dernières mines de charbon et se montre inflexible face aux grévistes. Ces fermetures ont des conséquences sociales dramatiques. Jean-Paul Touzalin, du comité de jumelage du Pouliguen et Jakez Gaucher, ainsi que les autres comités locaux organisent alors une collecte locale de jouets, d’argent et de vêtements qui sont acheminés à Bridgend à Noël 1984.“Un jumelage, ce n’est pas uniquement la fête et la joie”, explique Jakez Gaucher en évoquant les trois mois de campagne qui ont permis de récolter quinze mille francs dans le pays blanc et autour de Saint-Nazaire. La Brittany Ferries prendra d’ailleurs en charge le passage de deux voitures et d’une remorque pleine. Au pays de Galles, on remercie pudiquement ces Bretons qui n’ont pas hésité à demander de l’argent à leurs concitoyens, pourtant eux aussi marqués par des graves problèmes économiques dans le bassin de Saint-Nazaire.

S’ils ne sont pas épargnés par les problèmes rencontrés par les jumelages avec d’autres pays, comme les difficultés à renouveler les équipes, les périodes creuses, pendant lesquelles les contacts s’étiolent de part et d’autre, bien des comités bretons liés au pays de Galles affichent une santé remarquable. À Plomelin, Lannion, Ploubezre, Orvault, Loctudy ou encore à Saint-Brieuc, les participants se renouvellent régulièrement, toutes les classes d’âge sont représentées et les idées ambitieuses ne manquent pas. Évoquant Guérande, Jakez Gaucher estime que “l’esprit militant du début est quelque peu retombé et qu’on a un peu perdu les idéaux de solidarité interceltique très présents à l’origine, y compris du côté gallois. Le monde s’est élargi, les besoins ont évolué.” Pour Anne-Laure Vallori, “Dans l’ensemble, en Europe de l’Ouest, la plupart des jumelages ont besoin de se réinventer, ils connaissent un certain essoufflement. Dans le cas des jumelages Bretagne-pays de Galles, on constate cependant une remarquable vitalité. Ils sont plutôt en avance pour trouver des solutions nouvelles, en partie grâce à une réelle proximité culturelle et un intérêt profond des Bretons pour le pays de Galles. On note d’ailleurs que les jumelages les plus innovants sont aussi les plus soutenus par les financements européens. Il est normal que certains jumelages soient temporairement en sommeil, selon les personnes impliquées, les difficultés rencontrées, mais dans le cas du pays de Galles, la très grande majorité des jumelages sont réellement actifs.”

Depuis quelques années, leur énergie est stimulée par le soutien financier que leur apportent l’Europe et la région. Cette dernière cherche aussi à les rassembler le plus régulièrement possible et leur fournit des outils, principalement sur Internet, pour les inciter à échanger et à mener des initiatives communes, par exemple pour mieux remplir les cars ou encore proposer des activités inter-jumelages. La région peut aussi intervenir financièrement pour le lancement des jumelages et des manifestations exceptionnelles comme Il était une fois Telo. De même, le conseil régional accompagne les efforts menés pour relancer les activités de l’association Bretagne-pays de Galles, présidée par Jacqueline Gibson, une Bretonne installée à Tréguier et qui a longtemps vécu au pays de Galles. Cette association, inspirée de la fédération Bretagne-Irlande, est née dans le sillage d’une visite à l’Eistedffod de 1987, sur l’initiative de personnalités comme Yann Jestin, Jacques-Yves Le Touze ou encore Michel Chauvin. Très dynamiques et bien plus puissants que la fédération – un comité de jumelage comme celui de Lannion compte cent cinquante membres –, les comités de jumelage n’ont cependant pas ressenti le besoin de faire appel à cette association qui est longtemps restée en sommeil. Encouragée par la région à fédérer les jumelages et sous la présidence de Jacqueline Gibson, qui assure de nombreuses traductions et tente de médiatiser davantage le pays de Galles en Bretagne, elle connaît un certain renouveau. Aujourd’hui, pour répondre aux problèmes évoqués, certains comités, comme celui de Plogonnec, sont déterminés à la redynamiser pour mener des actions communes. Parmi les pistes évoquées, le nouveau secrétaire de Bretagne-pays de Galles, Jean-Yves Kermarec, évoque par exemple la possibilité pour un groupe qui se rend en Bretagne de rendre visite, en chemin, à une autre commune jumelée appartenant à la fédération. On imagine aussi des journées de découvertes clés en main proposées par certains comités aux autres membres de Bretagne-pays de Galles.

Des retombées profondes

En quarante ans, des milliers de Bretons et de Gallois ont tissé des liens durables dans des domaines multiples à travers les jumelages. À raison d’une cinquantaine de participants par jumelage à chaque voyage annuel, sans compter les cercles, chorales, randonneurs, golfeurs, etc., on devine qu’au cours des trois dernières décennies, les jumelages ont eu un bénéfice comparable pour les adultes à celui du programme Erasmus pour la mobilité des étudiants européens. De fait, les pionniers reconnaissent qu’en trente ans, leur perception du pays de Galles a été transformée. À Lannion, Marie-France Jaffredo et Jean-Jacques Monnier affirment aussi que “le jumelage a permis à beaucoup de participants de se découvrir bretons. Ils ont eu à cœur de mieux connaître la Bretagne afin de montrer aux Gallois ce qu’ils étaient. Les Gallois les ont en quelque sorte aidés à se révéler.” Avec aussi, des retombées directes : “Après avoir emmené de nombreux habitants de Lesneven au pays de Galles, il a été beaucoup plus facile de faire accepter la signalisation bilingue”, indique par exemple Yann Jestin. Guy Le Lay évoque aussi des proches du comité de jumelage qui, au départ, sont venus pour la langue anglaise et la culture associée et qui, au fil des ans, ont pris conscience de leur propre culture. “Aujourd’hui, leurs enfants se sentent Bretons et sont plus ouverts sur les autres cultures.” Il y a bien sûr la langue et la culture, mais aussi le sentiment de fraternité qu’évoquent beaucoup de participants, pour qui il est désormais impossible de venir incognito au pays de Galles, tant les liens tissés sont devenus étroits. À Crymych, on trouvera difficilement un jeune de vingt ou trente ans qui n’a pas de souvenirs de tournois de football à Plomelin. À Saint-Brieuc, on revendique fièrement un mariage contracté grâce au jumelage avec Aberystwyth ! La plupart des Bretons interrogés ont avoué avoir été frappés par la beauté des paysages, l’esprit d’accueil et la gentillesse de leurs correspondants gallois. De même, si les Gallois s’intéressent beaucoup à la langue et à la culture, ils sont tout aussi nombreux à apprécier avant tout la dimension gastronomique et festive des jumelages. À Crymych, on n’est pas prêt d’oublier les soirées à la distillerie des Menhirs… Si des Bretons apprennent le gallois à Landerneau ou à Tréguier, si des cours de breton sont donnés au pays de Galles, si la venue d’une délégation de ce pays au festival interceltique devient un événement médiatique et si la région s’investit autant dans son partenariat, c’est aussi grâce aux liens tissés localement par les Bretonnes et Bretons qui se sont volontairement tournés vers le pays de Galles depuis trois décennies.

Souvent occultés par les rassemblements musicaux, les jumelages méritent sans doute d’être reconnus comme une des expressions les plus profondes de l’interceltisme. À leur manière, ils ont contribué au rapprochement de peuples divisés par l’Histoire, valorisé des héritages communs et ouvert l’esprit de plusieurs générations à la diversité et à l’échange. Constater que les relations entre la Bretagne et le pays de Galles n’ont jamais été aussi étroites et que chaque année, des liens sont aussi tissés avec de nouvelles régions du monde ne peut que renforcer le sentiment que les jumelages font partie des belles utopies du siècle dernier, à entretenir sans modération.

Lire aussi les autres articles de notre enquête :

Un accord Bretagne-pays de Galles

Du Rugby au charbon

Bretagne et pays de Galles à travers les âges.

Réagissez à cet article