Ajouté le 6 mars 2010 dans Interviews, Voyage
A l’occasion des quarante ans du festival interceltique et de la tenue d’un colloque international sur ce thème, à l’automne prochain, en Bretagne, ArMen publiera tout au long de l’année une série d’articles et d’interviews sur les relations interceltiques. Première invitée : Olga Novo, une universitaire galicienne qui enseigne à l’université de Bretagne sud. Elle nous livre un point de vue galicien sur un thème qu’on a parfois trop tendance à restreindre à la Bretagne.
Vu de Galice, la notion d’interceltisme correspond t-elle à une réalité vécue, à une volonté d’échanger, de s’inspirer et d’approfondir les liens avec les autres pays celtiques ?
Pour les Galiciens, l’imaginaire celte a été, depuis le xixe siècle, un référent culturel très important. Le courant romantique a mené l’historiographie galicienne à présenter les Celtes comme le substrat ethnique le plus important de la Galice. Ce mythe celte est donc fondateur de la pensée nationaliste galicienne du xxe siècle et, comme tel, a été popularisé. Il y a eu un grand intérêt de la part des intellectuels à établir des échanges avec les pays celtiques, notamment avec la Bretagne et l’Irlande. Des échanges ont eu lieu, en effet, entre des archéologues et des écrivains bretons et galiciens, mais la coupure de la guerre civile espagnole, en 1936 et les quarante années de dictature qui ont suivi n’ont pas permis d’approfondir ces rapports. Les années 1970 ont vu l’arrivée de la démocratie et le renouveau des échanges, cette fois-ci par voie essentiellement musicale. Mais, dans la conscience populaire, la notion de celticité a survécu comme une profonde identité qui nous lie toujours à l’infini des rivages atlantiques.

Sur l’écran, la poétesse et universitaire galicienne Olga Novo participe à une création sonore et en images, sur le peintre, l’homme politique et l’écrivain galicien Castelao ainsi que la vie quotidienne en Bretagne et en Galice dans les années 1930.
La Galice entretient-elle des liens étroits avec l’Écosse, l’Irlande ou le pays de Galles, par exemple ?
Dans les années 1920 et 1930, les intellectuels galiciens portaient un profond intérêt au mouvement irlandais, qui agissait comme un miroir de la lutte de libération nationale, mais les échanges réels au niveau politique n’ont pas été importants. Par ailleurs, dans la littérature galicienne, les mythes arthuriens et le rêve ancestral de communauté atlantique sont restés très présents jusqu’à nos jours. Quelques jumelages entre des villes galiciennes et bretonnes se sont mis en place, mais c’est avec le renouveau musical folk, à partir des années 1970, qu’une nouvelle spirale a donné une énergie inédite à ces échanges. La présence des Galiciens dans des grands festivals interceltiques, comme celui de Lorient, ou l’organisation en Galice d’autres festivals comme celui d’Ortigueira le montrent. En tout cas, la nature de la plupart des échanges n’est pas institutionnelle, mais le fruit d’une volonté de collaboration entre des individus qui vont toujours plus loin.
Quels sont, selon vous, les obstacles principaux à ces relations ?
Les différents pouvoirs, micro et macrostructuraux, ont toujours essayé d’empêcher que les utopies ne trouvent leur place dans ce monde. Mais ce seront, comme toujours, des individus, habités par un intérêt profond d’ouverture, par le besoin de résistance de nos cultures et par le simple fait de rêver la beauté de tout ce qui nous est commun, qui feront ce travail avec l’intelligence de la passion. Même si, comme le dit le poète galicien Claudio Rodríguez Fer, “on lutte avec à peine plus que la mémoire pour restaurer les humides foyers de lin funéraire et le patrimoine flottant des funèbres goélettes de sel”.
Le débat sur la celtitude de la Galice a animé le monde celtique pendant de longues années. Qu’en est-il aujourd’hui ?
Comme je le disais, l’idée romantique des racines celtes du peuple galicien a eu un succès qui ne s’est jamais effacé de la mémoire collective, en attribuant même les monuments mégalithiques à ces ancêtres dans la nébuleuse d’un passé fondateur de notre identité comme peuple. Le débat autour de la celticité de la Galice se posait aussi par rapport à la langue galicienne, qui est d’origine romane et non celtique, même si, dans son substrat, on trouve des mots de racine celtique. Je pense que, de manière générale, la Galice trouve sa place dans le monde celtique par la voie culturelle et les parallèles anthropologiques.
Les recherches historiques et archéologiques récentes ont-elles fait évoluer ce débat ?
Dans l’historiographie galicienne, on est passé de l’exaltation celtomane à la négation presque totale de la celtitude interprétée comme un mythe. Mais un récent courant de l’historiographie galicienne, né au début des années 1990, est en train de réviser les données et de réécrire notre protohistoire avec davantage d’équilibre scientifique et en la comparant aux peuples indo-européens et particulièrement, aux Celtes. Des historiens comme García Quintela, Rosa Brañas Abad ou Pena Graña nous offrent des hypothèses de travail et des nombreuses études sur la religiosité, les institutions politiques et les sociétés de l’ancienne Galice qui nous rapprochent des autres peuples celtes, rassemblés dans une grande communauté culturelle qui aurait aussi été marquée par d’importantes différences internes.
Quel regard portez-vous sur l’évolution culturelle et politique de la Bretagne si vous la comparez à la situation galicienne ?
Même si les préjugés sur la langue galicienne persistent encore et que la situation sociolinguistique révèle une perte importante de locuteurs, la culture galicienne est une culture vivante, très riche, et dans certains domaines, à l’avant-garde de la pensée artistique. La langue galicienne est naturellement un véhicule d’expression de notre culture. L’adn d’une culture se trouve dans sa langue, c’est pourquoi la perte de celle-ci entraîne la perte de la conscience de soi, de la particularité culturelle et des repères profonds. La première grammaire de l’espagnol, d’Antonio de Nebrija, publiée en 1492 au moment de la conquête d’Amérique, indique que “la langue a toujours été la compagne de l’empire”. Les empires, à travers des formules politiques qui se réinventent toujours pour bien asseoir leur pouvoir, ont réussi à imposer leurs langues, en Bretagne et en Galice, en passant par le mépris ou l’interdiction plus ou moins explicite de nos langues propres. La relative autonomie politique de la Galice permet, en théorie, de travailler dans le sens d’une normalisation des usages de l’idiome. Mais comme toujours, ce sont les efforts multiples des individus progressistes qui font vivre et revivre cette culture en habitant leurs rêves. En Bretagne, le processus de perte de la langue a été accéléré tout au long du xxe siècle par un centralisme féroce, et ce processus a entraîné la haine de soi et la terrible perte de la conscience du simple droit d’exister. J’aimerai conclure avec les mots d’un poète celtophile galicien du xixe siècle, Eduardo Pondal, qui a écrit dans le poème devenu l’hymne de la Galice cette exhortation à son pays : “Esperta do teu sono” – “Réveille-toi de ton sommeil”.
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