Ajouté le 4 février 2010 dans Interviews
Depuis quelques années, on assiste à un véritable engouement pour l’écoconstruction. Chantiers participatifs, salons du développement durable, écofoires… L’écologie s’impose peu à peu dans l’habitat. François Martin, architecte et urbaniste, milite, à travers l’association Riac Breizh (Réseau d’information et d’action climat en Bretagne), pour un mode d’urbanisation “durable” adapté à notre territoire, notre histoire et notre culture. Par Aurélie Thépaut.
Vous avez réalisé une étude sur l’architecture et l’urbanisme en Bretagne, qui fera probablement l’objet d’une publication. Pouvez-vous nous retracer les évolutions majeures en matière d’habitat en Bretagne depuis le siècle dernier ?
On est parti d’une Bretagne “ancestrale”, où les modes de vies sont restés tardivement régis par une économie rurale, caractérisée par une architecture dite “traditionnelle” ; ces constructions ont soit disparu, soit ont été rénovées ou le seront. À la fin du xixe siècle et au début du xxe siècle, des familles industrielles, comme la famille Peugeot, s’installent sur la côte, développant des cités balnéaires comme Morgat et y important une architecture combinant régionalisme et néoclassicisme. Il s’agit du modèle “néobreton”, suivant une expression très pittoresque qui se banalisera par une diffusion massive à partir des années 1950 et 1960. En même temps que la révolution industrielle pénètre l’économie locale, les valeurs de l’administration française pénètrent le territoire via la construction d’équipements publics (écoles, mairies, gares), mais aussi des logements. Ces valeurs, empruntes d’hygiénisme et d’académisme, se traduisent dans l’architecture par des expressions très ordonnées (ordonnancement des façades, symétries des ouvertures…). On retrouve des maisons ainsi dessinées sur l’ensemble du territoire breton, avec une porte d’entrée au milieu, une fenêtre de chaque côté et trois ouvertures à l’étage, parfaitement alignées sur celles du rez-de-chaussée, avec une toiture à deux pentes. Dans les années 1950, on voit apparaître, sous l’égide de l’État, un style “mru” (ministère de la Reconstruction et de l’urbanisme) qui répond au besoin urgent de logements, qu’ils soient collectifs ou individuels. C’est une période de construction massive, avec peu de moyens. On trouve beaucoup de ces maisons très sobrement dessinées et construites dans des villes comme Brest. Elles véhiculent les valeurs fonctionnalistes sur lesquelles s’appuyait le mru pour reconstruire la France.
Les années 1960-1970 font place à un style hlm, comme par exemple Kermoysan, à Quimper. La particularité de la Bretagne réside dans le fait que la majorité de l’habitat est individuel, le parc collectif étant concentré dans les villes industrielles comme Rennes. Mais on assiste plutôt à un étalement horizontal, avec bien sûr, l’utilisation de la voiture qui se généralise. Puis les années 1980-1990 sont marquées par une crise sociétale forte, à la fois économique, sociale et environnementale, se traduisant par une angoisse par rapport à l’avenir et par la recherche de sécurité via la production consciente ou inconsciente de modèles issus du passé. Quatre modèles dominent : le modèle “néorural”, qui évoque la ferme des grands-parents (mythe passéiste) ; le modèle “néo-étasunien”, qui évoque le mythe de la réussite américaine ; le modèle “néomoderne”, qui évoque “l’esprit nouveau” inspiré par Le Corbusier ; enfin, l’émergence de plus en plus affinée des maisons “écolo”, avec une volonté de retour à la nature.
Quelles sont aujourd’hui les caractéristiques de la Bretagne en matière d’urbanisation ?
On a une variété de maisons qui fabrique une juxtaposition d’habitats, mais tout cela ne fabrique pas de la ville. Le rôle de cette dernière est de réunir et non de séparer. Voilà donc le rôle de l’architecte-urbaniste : construire des quartiers, c’est-à-dire des lieux où l’on partage des valeurs sociales, en y incluant des valeurs environnementales. C’est ce qu’on appelle des “écoquartiers”.
Quels sont les éléments architecturaux (matériaux, formes…) que vous imaginez pour demain en Bretagne, si l’on tient compte de l’aspect à la fois environnemental et culturel ?
Le sens de ma recherche est de comprendre le bâti en comprenant l’histoire. On se rend compte ainsi qu’après les périodes que nous avons traversées et que je tente d’identifier par leur expression architecturale et urbaine, on entre dans une ère nouvelle, dont les valeurs ne pourront être celles du passé. En effet, les problématiques du développement durable vont nous obliger à imaginer le territoire et l’acte de construire différemment. On ne sera plus en recherche d’un quelconque pastiche rassurant que l’on retrouve dans les différentes expressions “néo-ceci” ou “néo-cela” que j’ai observées, mais dans la nécessaire invention d’un habitat (au sens large du terme) qui soit compatible avec l’épuisement des ressources (foncière, énergie, matériaux de construction, eau…) et avec la nécessité de vivre ensemble. Il faut inventer une architecture et un urbanisme qui répondent à nos problèmes et besoins d’habitants de la Bretagne au xxie siècle. On ne pourra construire “durable” que si l’on construit avec une conscience bretonne (au sens où le journaliste Morvan Lebesque l’a décrit, en 1970, dans son ouvrage Comment peut-on être breton ?). Et pour être durable, l’architecture devra être un droit pour tous, et non pas un privilège réservé aux plus fortunés. D’où la conclusion de mes conférences : la culture est le quatrième pilier du développement durable, celui que l’on tend à oublier au bénéfice de discours techniques ou économiques plus rassurants.
Existe-t-il, en France et en Europe, des exemples d’écoconstructions qui prennent aussi en compte cet aspect social et culturel ?
Les écoconstructions que l’on voit dans les revues, celles que l’on cite dans les conférences sont généralement situées dans des pays qui ont eu avant nous cette prise de conscience et qui avant nous, ont fait évoluer leur façon d’urbaniser et de construire. Il nous faut aller en Allemagne, au Danemark, en Suède ou ailleurs voir ce que nous aurions pu réaliser également si nous n’avions pas attendu de ne plus avoir le choix… Ici, on a d’abord vu autour de nous des actes individuels, résultant de prises de conscience individuelles, dans des registres généralement très militants, mais de ce fait très isolés, trop isolés. Ensuite, sont apparus, depuis quelques années, des “éco-lotissements”, qui ne sont que la mutation du lotissement classique, pour y construire des maisons dites “écologiques”. On commence juste à prendre conscience que la “ville durable” recouvre d’autres notions et implique des choix politiques plus profonds et plus affirmés. Cette notion pénètre désormais les schémas de cohérence territoriale (Scot) et les plans locaux d’urbanisme (plu), sans lesquels cette mutation ne pourra se faire de façon efficiente et maîtrisée.
Quelles sont les principales difficultés auxquelles nous devrons faire face dans les prochaines années, au vu de la pression foncière sur le territoire ?
L’Insee prévoit une hausse de 14 % de la population bretonne en 2030, soit quatre cents à cinq cents mille habitants en plus, qui vont s’installer principalement dans les agglomérations et sur le littoral, sachant que cette population sera constituée en bonne partie de gens qui viennent acheter une maison en Bretagne après avoir fait carrière ailleurs. Ils véhiculent donc une économie de type résidentielle, ce qui engendre une triple fracture : sociale, économique et environnementale. Cela pose un problème d’équilibre du territoire, avec un parc immobilier hétéroclite. La question que l’on se pose est donc : comment ajouter un parc immobilier supplémentaire lié à cette croissance démographique ? Faut-il continuer à créer des maisons individuelles ? Ma réponse est qu’il faut sortir du raisonnement à l’échelle individuelle et se projeter dans l’avenir en créant des quartiers plutôt que des lotissements. Il faut créer une ville plus dense, porteuse de sociabilité et trouver des formes urbaines où la mitoyenneté devient viable.
Quelles sont les conséquences des lois Grenelle en Bretagne ?
Les lois Grenelle révèlent une prise de conscience globale. Sur le terrain, je suis surpris de la facilité avec laquelle je peux aujourd’hui échanger mes idées, alors qu’il y a encore dix ans on ne m’écoutait pas. La société a compris qu’on ne pouvait plus continuer à faire ce qu’on faisait. Mais elle a besoin d’images pour pouvoir rêver et pour comprendre que la ville durable est porteuse de valeurs positives. Le problème est qu’on a perdu beaucoup de savoir-faire. En effet, les techniques constructives utilisées et commercialisées à grande échelle depuis la guerre ont eu pour conséquence de dévaloriser de nombreux savoir-faire qu’il faut aujourd’hui redécouvrir, voire réinventer, que ce soit dans les différents métiers de la construction, de la conception (architecturale, urbaine…) ou bien entendu, dans l’acte politique (les élus ayant besoin de services compétents pour bien appréhender, maîtriser et évaluer les conséquences des décisions qu’ils vont être amenés à prendre). Certains élus sont déjà pionniers dans ce domaine, comme à Silfiac même si cela reste un lotissement – la démarche est bonne, mais ce n’est pas suffisant – ou encore à Plozévet, où un projet d’écoquartier est engagé. Il faut donc patienter encore un peu avant de voir de vraies réalisations en Bretagne. Tel est l’enjeu des années à venir.
Interview réalisée par Aurélie Thépaut publié dans le numéro 174 d'ArMen.