Le tollé soulevé par l’organisation en France d’un débat sur l’identité nationale n’est pas exempt de paradoxes. Peut-on en effet feindre de s’étonner que ce débat soit plébiscité par une partie importante de la population qui exprime depuis des années son inquiétude face à un monde de plus en plus ouvert, de plus en plus complexe, à une Europe de plus en plus métissée ? On comprend aussi l’envie de témoigner de ceux qui ont réussi le parcours du combattant de l’intégration et qui ont à la fois envie de dire que c’est encore possible, qu’ils croient en une France qui leur a donné cette chance. Rompus au débat sur les questions d’identité sont aussi celles et ceux qui, en France, ont le sentiment de porter non pas une, mais plusieurs identités et qui attendent depuis des décennies que ce pays considère ces multiples appartenances comme une richesse, pour que cela “vaille la peine” d’adhérer à cette nation, comme le disait récemment dans nos colonnes l’universitaire britannique Sharif Gemie.
Il y avait pourtant d’emblée de quoi douter en écoutant le ministre de l’Immigration, de l’intégration et de l’identité nationale, s’interroger sur “la nature du lien qui fait que nous sommes français et que nous devons être fi ers”. On peut être fi er d’être français, malien, danois, polonais, catalan ou breton, mais peut-on décemment décréter qu’on “doit” l’être ? Il y avait aussi de quoi douter lorsqu’on a annoncé que ces débats seraient organisés dans les préfectures, plutôt que dans le cadre d’assemblées élues.
Quand le débat est rapidement passé de l’identité nationale à l’immigration, puis à la place de l’islam en France, le voile a été levé sur la nature véritable de cette initiative. Entre cinq et dix pour cent des témoignages laissés sur le site internet du ministère ont un caractère raciste ou xénophobe extrêmement nauséabond. On est choqué par la banalisation de telles idées dans la population mais, encore une fois, comment s’en étonner ? Voilà plusieurs décennies que les partis qui gouvernent la France, à gauche comme à droite, mènent une politique qu’on peut qualifier de nationaliste à bien des égards, qui exalte les exceptions françaises en tout genre, sacralise la langue française au détriment du plurilinguisme, impose des quotas culturels à tout va et refuse de reconnaître la souffrance de ses minorités car elles font de l’ombre à son projet unificateur, centralisateur et assimilateur.
Une politique de la peur
Cette peur, c’est d’abord celle d’une élite qui tient les rênes de ce pays depuis des générations, voire des siècles, et qui a trop à perdre dans un partage plus équitable des ressources, du pouvoir et une représentation plus juste des identités qui le composent. C’est de plus en plus, il faut le reconnaître, la peur des millions de Français qu’elle parvient à convaincre, de scrutin en scrutin, à considérer la nation, le drapeau, la langue française comme un rempart contre un monde qui les inquiète. Au-delà de leur colère, certains ressentiront sûrement une certaine tristesse. Les partisans les plus fervents de l’idée européenne d’abord. Ils pensent depuis toujours que la construction d’une union à vocation plus ou moins fédérale est la meilleure réponse au penchant naturel des nations à s’opposer entre elles, au nom de tel ou tel modèle, de telle ou telle menace. Ils pensaient avec
Renan que “Les nations ne sont pas quelque chose d’éternel. Elles ont commencé, elles finiront. La confédération européenne, probablement, les remplacera.” Or voilà que, depuis la chute du mur de Berlin, le réveil des nations a pris le pas sur l’idée fédérale.
On peut le comprendre pour des groupes humains qui ont vécu plusieurs décennies d’oppression, qui ont trop longtemps souffert de ne pouvoir exprimer leur culture, leur mémoire, leurs différences et leur projet collectif, notamment dans l’est de l’Europe, le Caucase ou les Balkans. En revanche, au regard de leur passé, que la France et certains grands pays d’Europe expriment aussi brutalement ce “besoin de nation” est beaucoup plus inquiétant.
Choquant aussi de voir le même ministre profiter de ce débat pour balayer d’un revers de la main le projet de loi sur les langues régionales, promis par le candidat Sarkozy à la présidentielle. En France, il a suffi t d’une de ces phrases passe-partout pour signer l’arrêt de mort d’une quinzaine de langues : “Ce serait aller contre les principes d’indivisibilité de la République et d’égalité devant la loi”.
Puisque le débat est faussé, puisque ce n’est ni dans les préfectures ni dans les ministères que les partisans d’une véritable reconnaissance du caractère multiculturel de ce pays trouveront une oreille attentive, leur attention doit se porter vers les prochaines élections régionales. En Bretagne, certaines listes mettront en avant la nécessaire promotion de la diversité culturelle, le respect de la différence, y compris dans l’intégration de nouvelles populations, leur volonté de rapprocher le pouvoir des citoyens et de s’engager davantage en faveur d’une Europe qui transcende les identités nationales. Elles portent l’espoir de sortir du cercle vicieux dans lequel nous entraînent ceux qui cherchent à nous imposer une identité fossilisée.
Yann Rivallain
Rédacteur-en-chef
(Cet éditorial est paru dans le numéro 174 d'ArMen, en kiosque dès le 1er janvier 2010)
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Cher ami éditorialiste,
Nous nous sommes en effet trompés de débat. Celui-ci aurait du porter sur le retour en force des prosélytes. La démocratie protéiforme est un monstre que seuls chérissent des espèces en danger comme les laïcs et les amoureux de la liberté...
Affectueuses salutations.