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Ajouté le 28 décembre 2009 dans Aktus web, Economie, Enquêtes, Environnement, Gastronomie

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Muscadet, les raisins du succès

En trois décennies, le muscadet, le vin emblématique du pays nantais et pour certains, de la Bretagne, a beaucoup changé. La moindre qualité d’une partie de la production lui a longtemps fait du tort. Au fil des ans, il est pourtant devenu une appellation reconnue grâce à de grands vignerons récompensés pour leur engagement en faveur de l’environnement, de la qualité de la vigne et du travail au chai.

muscadet2Emmanuel Torlasco, le dynamique directeur d’Interloire depuis 2008, s’amuse des préjugés sur le muscadet. Il aime faire goûter des muscadets de garde à l’aveugle aux plus sceptiques des chefs d’entreprises ou des membres de clubs de dégustation quant aux vertus du cépage phare de la région nantaise : le melon de Bourgogne (1). Il exulte lorsqu’ils lâchent : “C’est un Bourgogne !” Ou encore : “Si c’est cela le muscadet, j’en veux !”. Mais Emmanuel Torlasco précise que s’il obtient aujourd’hui ce résultat, en 1980, il aurait été bien en peine de trouver de telles bouteilles.

Un grand terroir

Le Muscadet n’a pourtant rien à envier aux plus grands terroirs de l’Hexagone. Cette appellation de onze mille cinq cents hectares, la plus importante de France, s’étend des confins du lac de Grandlieu à ceux de la Loire angevine, des portes de Nantes à celles de la Vendée. Située dans le Massif armoricain, elle possède une diversité de terroirs qui ont amené à délimiter quatre appellations distinctes : une appellation générique Muscadet, créée en 1937, qui peut être utilisée sur l’ensemble du territoire et concerne actuellement trois mille hectares de vignes. L’appellation Muscadet Sèvre et Maine, créée en 1936, est la plus vaste et occupe huit mille deux cents hectares sur les coteaux qui surplombent la Sèvre. Elle est assise sur des roches métamorphiques (gneiss, schistes, micaschistes), cristallines (granite) et même volcaniques (amphibolite, serpentinite). Les vins sont souvent charpentés, avec une bonne aptitude de garde. Avec deux cents hectares de vignes, l’appellation Muscadet Coteaux de la Loire, créée la même année, est la plus petite des appellations. Ses coteaux schisteux ou granitiques dominent le fleuve sur les deux rives et ses vins sont plus corsés et charpentés, avec des arômes de pierre à fusil. Enfin, l’appellation Muscadet Côtes de Grandlieu, créée plus récemment, en 1994, concerne trois cents hectares de sols composés de sables et galets. Ses vins sont souples et floraux. Le Muscadet est aussi le vignoble français où l’influence marine se fait la plus forte : ensoleillement réduit, pluviométrie importante. Cela sied au melon de Bourgogne, qui donne des vins vifs, nerveux et parfois iodés.

Une réputation malmenée

La Bretagne, et particulièrement la haute Bretagne, a eu un vignoble dès le Moyen Âge, notamment sur les domaines ecclésiastiques, pour produire du vin de messe. C’est au xviie siècle que l’on commence à planter des pommiers et que l’administration colbertiste ordonne l’arrachage des vignes bretonnes. Le vignoble nantais semble avoir existé dès le ive siècle. Saint Martin, qui fonda le monastère de Vertou en 575, contribua à le développer au sud de Nantes. Les Vikings y portèrent un coup d’arrêt sérieux. Alain Barbetorte les chassa au xe siècle et permit ainsi la reprise de la culture de la vigne. Au Moyen Âge, les vins sont blancs et surtout rouges, issus de cabernet franc et de berligou. Au xvie siècle, le vignoble nantais, poussé par la demande des pays d’Europe du Nord, se tourne vers les vins blancs. Apparaissent alors la Folle blanche (cépage du Gros-plant), très appréciée pour la distillation et le melon de Bourgogne. L’hiver très froid de 1709 détruit moins le melon que les autres cépages, ce qui incite à le replanter. Au xviiie siècle, les Nantais délaissent quelque peu le vignoble, occupés au plus lucratif commerce triangulaire. En 1884, juste avant la crise du phylloxera, un parasite de la vigne venu d’Amérique du Nord, le vignoble nantais occupait trente mille hectares. On l’a replanté avec des hybrides américains résistants, mais qui ont orienté la production vers des vins de masse. Parallèlement, dès 1900, la technique du greffage de cépages européens sur des pieds américains a permis au melon de Bourgogne de regagner du terrain, l’avènement des appellations aboutissant au retrait des hybrides dans les années 1970. À la fin des années 1980, le contexte est favorable : la demande est forte et 45 % de la production est exportée vers le Royaume-Uni (lire le premier numéro d’ArMen). Par conséquent, on plante. À la vigne comme à la cave, c’est le bond en avant technologique. La concentration s’impose : on passe ainsi de mille six cent cinquante exploitations spécialisées en 1975 à six cents aujourd’hui, la taille moyenne de chacune dépassant les vingt hectares. Mais la croissance du marché, ainsi que les progrès techniques, ne sont pas forcément synonymes de qualité, bien au contraire. Le consommateur réagit à cette détérioration, à commencer par les Nantais. Et le mal est fait. La moitié des membres d’un panel constitué pour cet article (2) a déclaré ne pas boire de muscadet, dont 29 % pour des raisons de santé : douleurs à l’estomac, maux de tête, de cœur, coliques, traitements incompatibles. Ils étaient 18 % à considérer le muscadet comme un “vin de comptoir”. Rejet du vin d’antan ou de celui d’aujourd’hui ? Dans les années 1990, la crise de surproduction et son plan d’arrachage en corollaire ont réajusté la production à la consommation. Avec l’urbanisation et la tendance à boire moins, mais mieux, les vignerons travaillent désormais sur la qualité.

muscadet3

Des vignes sous haute surveillance

Jean-Louis Brosseau, à la veille de prendre sa retraite, est conseiller viticole à la Chambre d’agriculture de Loire-Atlantique depuis 1972. “Les herbicides sont apparus dans le vignoble il y a trente ans, en partie parce que les viticulteurs se sont aperçus que les vignes gelaient moins facilement et que les blessures étaient moins nombreuses, explique-t-il. Cela a duré au moins jusqu’en 2000. Ensuite, il a fallu reconnaître la dégradation de la qualité de l’eau et chercher des solutions. Pour ralentir l’écoulement des eaux, piéger les polluants, presque tous les exploitants ont alors enherbé les tournières (3), il y a une dizaine d’années.” Les herbicides résiduaires ont ainsi été fortement réduits au profit des herbicides foliaires, qui ne restent pas dans le sol. Enfin, depuis 2004, le programme Vign’Sol permet d’expérimenter l’abandon des herbicides sur quatre terroirs différents pour observer les évolutions. Quant aux pesticides, dix stations météo sont aujourd’hui réparties dans l’aire d’appellation. “Cent soixante-quinze viticulteurs font partie du réseau Ariane, créé à la fin des années 1990, poursuit Jean-Louis Brosseau. Comme les conseillers viticoles, ils transmettent leurs observations et reçoivent des informations hebdomadaires. D’un traitement préventif systématique, on est passé à un traitement en cas de risques. En quarante ans, le nombre de traitements a ainsi été divisé par deux.”

Côté vendanges, en 1985, la Chambre d’agriculture a mis en place un réseau de surveillance de la qualité des raisins. Les contrôles de maturité sont diffusés gratuitement à tous les vignerons qui le souhaitent. C’est sur cette base que l’Institut national des appellations d’origine (Inao) propose au préfet le ban des vendanges (4). Cette date est en effet capitale. “Plus le raisin est mûr, moins il est acide, plus le vin a d’arômes”, explique Anne Athimon. Avec sa sœur et son gendre, elle dirige le domaine familial et multiséculaire des Génaudières, qui surplombe la Loire, au Cellier. Côté mécanisation, les deux premières machines à vendanger sont apparues dans le vignoble nantais en 1979. Quatre ans plus tard, on en comptait cinquante-trois. Aujourd’hui, 90 % des vignes sont vendangées mécaniquement. Jean-Louis Brosseau avoue ne pas pouvoir différencier deux vins issus de la même parcelle, vendangé à la main ou mécaniquement. “Un très bon vigneron qui fait de la vendange mécanique fera mieux qu’un mauvais vigneron en vendange manuelle. La machine à vendanger doit avancer lentement, le raisin doit être pressé tout de suite.”

Retour à la qualité

Le rendement, qui dépend étroitement de la conduite de la vigne, est un élément déterminant pour la qualité du vin. Quand on fait “pisser la vigne”, le raisin est peu concentré et le vin obtenu n’a pas beaucoup de matière. Pour contrôler le rendement, certains viticulteurs taillent désormais plus court et reviennent, après une période de désherbage tous azimuts, à un enherbement maîtrisé de leurs vignes (labour, désherbage thermique). Ils pratiquent ce que l’on appelle les “vendanges en vert” qui permettent, en diminuant le nombre de grappes par cep, de concentrer les arômes. Bien que les rendements autorisés aillent de 55 à 65 hectolitres par hectares, ces viticulteurs se limitent de 40 à 45 hectolitres par hectare. Dans le verre, cela se traduit d’emblée par une couleur plus soutenue. Joseph Landron, à la tête du domaine familial de La Louvèterie, qui couvre trente-six hectares à La Haye-Fouassière, berceau du muscadet, considère que la course au rendement pour produire des vins de consommation courante n’est plus d’actualité : “Chercher à produire 70 hectolitres par hectares, c’est plomber le vignoble. Les producteurs de vin de masse n’ont plus leur place en France : on sera toujours trop cher.” La qualité se niche, elle aussi, dans les détails. Par exemple, grâce à l’effeuillage, le vigneron cherche à aérer davantage la grappe, ce qui donne une expression aromatique plus intense.

Les progrès réalisés dans le vignoble nantais sont également liés à l’élévation du niveau d’études. “Les vignerons connaissent leur sous-sol comme leurs parents ou grands-parents ne l’ont jamais connu et cela ne coûte pas cher, affirme le directeur d’Interloire. Ils sont davantage capables de caractériser leurs vins”. Le résultat se voit dès l’étiquette ou la contre-étiquette : on voit fleurir les cuvées “géologiques” (granite, amphibolite, serpentinite, schiste), autrement dit des vins issus de parcelles sélectionnées. Le muscadet se découvre des terroirs et les valorise. Pierre-Marie Luneau, associé à son père, Pierre Luneau, à la tête d’un domaine de cinquante hectares au Landreau, ne voit pas que des inconvénients au parcellaire très morcelé de l’exploitation : “Nous avons différents terroirs et expositions, donc différentes cuvées.” À La Louvèterie, Joseph Landron explique que “les vins s’apprécient par comparaison et par différence.” Si son Fief du Breil donne des vins typés (minéraux, fruités et fumés), toujours bons, quels que soient les millésimes, c’est parce qu’il y a un vrai terroir : “Des parcelles en pente, exposées plein sud, sur orthogneiss et quartz, une fraîcheur qui, par temps de brouillard, monte de la Sèvre nantaise toute proche. Il n’y a fondamentalement pas de mauvais millésimes sur un bon terroir.”

La qualité à la vigne peut aussi se mesurer à travers l’engagement des viticulteurs dans des démarches certifiées : si Guy Bossard, du domaine de l’Ecu, au Landreau, qui pratique l’agriculture biologique depuis 1975 et la biodynamie depuis 1996, fait figure de pionnier et de maître incontesté, ils sont aujourd’hui neuf à l’avoir rejoint. Joseph Landron en fait partie : “Le point de départ, c’était en 1987, lorsque j’ai vu des jeunes vignes de moins de dix ans stressées par la chimie, se souvient-il. Après dix à douze passages de tracteur, l’interrang n’est plus utilisable par la vigne qui ne se développe plus en surface. En bio, j’augmente la profondeur du sol utile à la plante. J’ai quand même mis cinq à sept ans pour retrouver un sol intéressant. Le résultat, ce sont des vins plus minéraux qui magnifient le sous-sol.”

Par ailleurs, même si cela reste dans le cadre de l’agriculture conventionnelle, quarante exploitants sont engagés dans la démarche Terra Vitis, qui prône une viticulture raisonnée. “Les bios ne progressent plus, analyse Jean-Louis Brosseau, même si beaucoup voudraient revenir à des labours et abandonner les herbicides qui coûtent cher, car le prix de la bouteille de muscadet est trop bas.” Serge Batard, en conversion en bio, passait une heure pour désherber un hectare de vigne ; il en passe aujourd’hui huit pour les labourer. S’y ajoutent des rendements dérisoires en 2008, notamment à cause du gel de printemps, qui leur ont fait perdre de précieux marchés. D’autres, comme Joseph Landron, estiment que le bio intéresse les jeunes viticulteurs. “Après la guerre, la génération de mes parents a été productiviste, elle avait peur de manquer. Le vin se vendait bien. Aujourd’hui, j’ai des copains prêts à aller en bio, mais qui n’ont pas franchi le pas pour l’instant, par peur de perdre leur récolte.”

Certains exploitants du pays nantais ont déjà poussé très loin leur démarche et s’intéressent au milieu dans lequel s’insère la vigne. Au Landreau, Guy Bossard évoque fièrement le relevé floristique effectué par Pierre Dupont, un botaniste qui a dénombré pas moins de cent quatre-vingt-quatre espèces de plantes différentes, dans et à proximité immédiate de ses vignes. Joseph Landron suit la même logique. “Il faut réimplanter des prairies et des haies pour limiter les effets du vent, favoriser la faune auxiliaire. Des bandes fleuries, à gibier, sont de bonnes mesures compensant l’absence d’herbe dans les rangs. Il faudrait intégrer un ratio dans l’exploitation : 3 %, par exemple, de la surface non plantée en vigne.”

La vinification

Agriculteur en premier lieu, le vigneron est aussi vinificateur. De la maîtrise des techniques et des additifs dépendra la qualité de ses vins. À tout seigneur tout honneur, il faut d’abord évoquer la technique de vinification sur lie, particulière au muscadet : “Au milieu du siècle dernier, un vigneron avait exceptionnellement gardé une barrique pour le mariage de sa fille jusqu’au printemps. Et l’on s’est aperçu que c’était meilleur”, explique Jean-Louis Brosseau. Depuis, la vinification sur lie, c’est-à-dire la conservation des dépôts (potasse, acide tartrique, levures, etc.) pendant l’élevage, a été réglementée. Pour recevoir la mention “sur lie”, un vin ne doit être embouteillé qu’entre le 1er mars et le 30 novembre qui suit la vendange, soit six à quatorze mois plus tard. Pour améliorer encore la technique, des vignerons pratiquent des “bâtonnages” afin de remonter les lies en surface et redonner du gras au vin.

Autre facteur de qualité, le rôle primordial joué par la maîtrise des températures de fermentation autour de 20 °C a été démontré par la société d’intérêt collectif agricole et de recherche expérimentale (Sicarex), créée dans le vignoble nantais en 1979. “Cela a changé le muscadet, explique Jean-Louis Brosseau. Il est devenu moins acide, car vendangé plus mûr, et plus aromatique, même si les arômes sont discrets.”

Et le soufre ? C’est lui qui, en excès, donne des maux de tête. Il se décèle à l’odeur et au picotement dans la gorge. En fait, le vigneron ne peut quasiment pas s’en passer pour lutter contre l’oxydation, de la fermentation à la mise en bouteille. “Dans le passé, le soufre était mis à la louche (150 mg/l de soufre au total, soit 60 mg de soufre libre), aujourd’hui, on le met à la petite cuillère (80-90 mg/l de soufre total, soit 30 mg de soufre libre)”, explique Jean-Louis Brosseau. Cela est devenu possible grâce aux progrès de l’hygiène, au développement des caves souterraines plus fraîches et à la maîtrise des conditions de filtration.

Les levures essentielles à la fermentation jouent aussi un grand rôle sur le plan aromatique. Pour mieux maîtriser la fermentation, les vignerons ont d’abord utilisé des levures indigènes séchées, lyophilisées, puis sont passés, il y a une vingtaine d’années, à des levures commerciales souvent aromatisées. “Aujourd’hui, on revient à des levures qui permettent la dégradation des sucres sans modifier les arômes”, estime Jean-Louis Brosseau. L’auteur de cet article a cependant récemment pu mesurer le chemin qui reste à faire en constatant qu’un muscadet millésimé que lui a fièrement proposé de déguster un vigneron était levuré à l’excès (6). Les arômes sont parfois plus discrets, mais encore perceptibles. Les vins n’utilisant que les levures indigènes ont des arômes moins floraux, plus fruités et plus discrets en intensité.

Certains vignerons cherchent désormais à intervenir le moins possible, “pour respecter le raisin et son origine”, explique Serge Batard, vigneron à Saint-Léger-des-Vignes, en Côtes de Grandlieu. Il pousse cette logique à son maximum : “Une parcelle, une cuve, une mise en bouteille. Par exemple, le Domaine Les Granges provient uniquement de la parcelle Les Granges ; il est vinifié dans une seule cuve, la numéro 5 et mis en bouteille en une fois”. Dans ce cas, les autres cuvées domaniales reflètent moins un terroir particulier que le niveau moyen de l’exploitation : on vinifie séparément les parcelles et on assemble à la fin de façon à obtenir un niveau qualitatif relativement constant d’une année sur l’autre.

Enfin, pour travailler la qualité, s’il n’existe pas à proprement parler de vinification biologique (le vin bio est en fait un vin issu de raisins produits en agriculture biologique), il y a bel et bien une charte de vinification de la fédération nationale interprofessionnelle des vins d’agriculture biologique, qui vise à “éliminer tous les additifs œnologiques qui ne sont pas issus de l’agriculture biologique ou qui ne sont pas certifiés non-ogm”, explique Joseph Landron.

Des vignerons devenus chercheurs

Dans le caveau joliment aménagé en pierre de pays du domaine de l’Ecu, au Landreau, on déguste bien sûr en compagnie d’Annie Bossard qui défend haut, fort et avec justesse les couleurs du vin de son mari, mais on trouve aussi en consultation les meilleurs ouvrages, guides et revues sur le vin, une collection de bouteilles de vignerons bios et bien d’autres choses encore. Serge Batard a, quant à lui, été caviste pendant six ans avant de reprendre l’exploitation familiale : “Cela m’a permis de connaître d’autres vignerons et d’autres manières”. Dans la jeune génération, cela paraît incontournable : Pierre-Marie Luneau, 29 ans, a fait un bts de viticulture à Bordeaux avant de s’associer à son père. Il a fait ses classes dans de grandes maisons dans le Médoc, le Sancerre, le Languedoc et en Australie. Il en est revenu avec des idées qui n’ont visiblement pas heurté son père, notamment la répartition des tâches à la vigne comme à la cave.

Certains vignerons sont toujours prompts à expérimenter. Ainsi, Serge Batard est-il précurseur lorsqu’en 1985, plutôt que d’assembler des parcelles de tous âges, il se lance dans l’élevage de l’un de ses clos de vieilles vignes et qu’il utilise des barriques de chêne neuf plutôt que des foudres usagers ou des cuves enterrées. À partir de 2005, il se lance dans l’élevage de la même parcelle, mais en cuve enterrée et sur neuf mois. Sur le terrain de l’élevage long, d’autres l’ont cependant précédé. Le domaine Luneau-Papin (dès 1976) ou André-Michel Brégeon, à Gorges, réalisent des élevages encore plus longs qui vont jusqu’à deux, trois, voire cinq ans. Certains vignerons ont aussi adopté, après la fermentation alcoolique, une seconde fermentation appelée malolactique, jusque-là jamais pratiquée en vignoble nantais et qui assouplit le vin, lui fait perdre de l’acidité. Cette technique est toujours couplée à un élevage long. Elle donne du gras et un côté “beurré” au muscadet. D’autres essayent de se passer de soufre, tel Joseph Landron avec sa cuvée “Melonix” : “Il s’agit d’évaluer les risques qu’on encourt, sans l’emploi de soufre, à la vinification”. La qualité est enfin une philosophie. Anne Athimon parle d’éthique quand elle évoque l’enherbement commencé il y a deux ans, l’adoption de méthodes biologiques pour la première fois cette année, après une démarche de lutte raisonnée.

Des efforts vendangés ?

Les clients resteraient-ils insensibles aux efforts considérables déployés par les vignerons du muscadet ? Toujours selon notre enquête, les Nantais sont aujourd’hui 47 % à déclarer que le muscadet constitue une bonne appellation, contre 18 % à dire que c’est un vin de comptoir et 29 % à le considérer comme une appellation où se côtoient des vins très bons ou très médiocres. Ils sont 60 % à en consommer une à cinq bouteilles par an, 14 % six à dix bouteilles, 23 % onze à vingt-cinq et 3 % plus de vingt-cinq.

Pour que leurs efforts soient reconnus, dès 1999, certains vignerons se sont engagés dans une démarche de qualité. Il s’agit de promouvoir des muscadets d’excellence (crus communaux) sur des terroirs différenciés (granite de Clisson, Gorgeois, rubis de la Sanguèze, schiste de Goulaine) grâce à un cahier des charges rigoureux : rendements limités à 42 hl / ha, minimum de vingt mois d’élevage sur lie, prix minimum de sept ou huit euros, etc. Au final, on obtient des muscadets qui ont une couleur dorée, du gras, de la puissance, des arômes nets de fruits confits, d’acacia, de miel, de beurre ; des muscadets à boire cinq, dix, voire cinquante ans plus tard ! Cette démarche trouve un écho, selon Emmanuel Torlasco, auprès d’une clientèle qui “atomise sa consommation et ses achats”. La demande de la restauration nantaise anticipe d’ailleurs, selon lui, la demande des particuliers. Mais pour officialiser les crus communaux, c’est-à-dire obtenir le droit de le mentionner sur l’étiquette, il reste à passer entre les fourches caudines de l’Inao : éprouver différentes années climatiques, faire reconnaître des pratiques similaires. Jean-Louis Brosseau et Emmanuel Torlasco espèrent voir la démarche aboutir pour 2015. Les précurseurs et la quarantaine de viticulteurs produisant déjà des crus communaux trouvent le temps bien long et déplorent le paradoxe d’un muscadet qui, au-delà de quatorze mois d’élevage sur lie, n’a pas le droit à la mention “sur lie”, alors qu’il s’agit d’un “super sur lie”. De là à penser que certains producteurs moins talentueux souhaitent que la procédure s’éternise et qu’on s’en tienne au muscadet classique…

Les muscadets issus de la démarche communale représentent aujourd’hui 6 à 8 % de la production. Le grand public les connaît encore peu, comme l’illustre notre enquête : seuls 26 % déclarent boire des muscadets de garde (millésimes de plus de trois ans). Philippe Faure-Brac, meilleur sommelier du monde en 2000, avoue avoir peu de demandes spontanées de muscadets dans son “Bistrot du sommelier”. Et pourtant, Robert Pujol, œnologue nantais proposant des stages et des cours, explique “qu’à chaque fois que l’on emmène quelqu’un dans le vignoble goûter des muscadets accompagnés de toasts ou réductions qui s’accordent bien avec la cuvée, la personne repart séduite. La difficulté est de transposer ces expériences individuelles à une image plus valorisante de l’ensemble de l’appellation.” Encore un peu de patience… !

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Un vignoble breton avant d’être ligérien

Lorsque l’interprofession des vins de Loire, Interloire, a décidé de faire figurer dans ses documents de communication le vignoble nantais en Val-de-Loire, nombre d’associations culturelles et politiques bretonnes, ainsi que des particuliers, dont certains vignerons, ont tenu à rappeler l’identité bretonne du vignoble du muscadet. Comme le souligne Emmanuel Torlasco, “les vins bretons n’ont pas d’existence sur le plan réglementaire”, le melon de Bourgogne ne vient pas de Bretagne et si le vignoble comporte aussi quelques communes angevines ou vendéennes. C’est l’argument commercial qui a été décisif dans la volonté de rattacher le vignoble nantais à son prestigieux voisin du Val-de-Loire, davantage que celle d’évincer la Bretagne. Et tant pis si le Val-de-Loire s’arrête bien en amont, à Chalonnes (Maine-et-Loire) comme l’a confirmé l’Unesco dans son classement. C’est aussi la suite logique de la fusion de l’ancien comité interprofessionnel des vins de Nantes avec son voisin Interloire en 2008, qui visait aussi une mutualisation des moyens et des actions.

Pourtant, géologiquement, le muscadet est bien dans le massif armoricain : le sous-sol n’est plus calcaire comme en amont, mais granitique, schisteux, sableux. Il y a aussi une barrière des cépages et donc des vins : melon de Bourgogne et Folle blanche exclusivement en vignoble nantais et donc surtout du vin blanc ; cabernets et pinot noir pour les vins rouges, sauvignon et chenin pour les vins blancs en Val-de-Loire. La proximité de l’océan nous rattache bien sûr à la Bretagne davantage qu’à la Loire. Elle explique la quasi-absence de vins moelleux contrairement au Val-de-Loire, le climat n’étant pas optimal pour récolter des raisins surmûris (trop tempéré et pluviométrie trop élevée). L’océan, c’est aussi l’accord traditionnel avec les fruits de mer et le poisson. Et enfin, comme le montre notre enquête, les Nantais sont attachés à leur vin… comme à leur Bretagne.

C’est aussi le cas de nombreux professionnels. On peut citer des vignerons très engagés comme Alan Coraud, par ailleurs maire de la Remaudière, dont les vins affichent clairement leur identité sur l’étiquette. Plusieurs vignerons sont par ailleurs membres de l’association Produit en Bretagne, dont les frères Drouet, à la Chapelle-Heulin, Alexis Sauvion ou encore les vignerons de la Noëlle à Ancenis. Il faut aussi évoquer l’hermine d’or qui orne les collerettes de Muscadets haut de gamme depuis… les années 1960 ! Joseph Landron explique que cette distinction - hautement symbolique - “a été créée par le groupement Louis Métaireau et ses vignerons d’art, dont faisaient partie mon père et quelques autres vignerons pour identifier les vins fins avec un potentiel de garde, à une époque où la segmentation n’existait pas”. Selon lui, l’hermine d’or était à l’époque utilisée sur d’autres produits bretons de qualité et fut donc naturellement associée aux muscadets. Pour en bénéficier, il fallait obtenir plus de 15/20 lors d’une dégustation à l’aveugle. C’est selon lui l’émergence d’une région Pays-de-la-Loire (renforcée par création du conseil régional en 1972) qui explique que l’hermine d’or n’a pas acquis un caractère officiel et ne se soit pas généralisée. “Elle reste cependant une marque collective de référence utilisée par l’association de l’hermine d’or qui regroupe cinq vignerons, précise Jospeh Landron. L’agrément se fait toujours en dégustation à l’aveugle : les vins retenus sont amples et de garde, souvent le reflet d’un terroir bien identifié.” Aujourd’hui encore, l’association entre le Muscadet et la Bretagne, à travers l’hermine d’or, permet souvent de repérer de bons muscadets, dont ceux du domaine de l’Ecu, de Luneau-Papin, du Patis des Vignes (Christophe Hallereau), des Gautronières (Alain Forget) ou encore le domaine des Dorices des frères Bouillault. Le muscadet breton est donc plus vivant que jamais. Pour le marquis Robert de Goulaine : “Il est à la Bretagne ce que la Côte d’Azur est à la France : la porte du soleil”.

Frédéric Ville

Retrouver cette enquête, complétée par des encadrés et de nombreux autres articles dans le numéro 173 d'ArMen, disponible en ligne :

ArMen N173

  • De la pêche au comptoir, les coop maritimes
  • Landévennec, quinze siècles d’aventure spirituelle
  • Serge Picard, un portraitiste qui questionne
  • Muscadet, les fruits du succès
  • Mouez Breiz et les premiers disques bretons
  • Maurice Chabas, peintre de la lumière

€10.00

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1 Commentaire pour “Muscadet, les raisins du succès”

  1. arcelin dit :

    je vend une bouteille de muscadet de 1979 faite une prpopo a voir merci

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