Ajouté le 24 décembre 2009 dans Ethnologie

Email this to a friendEnvoyer par Email                      Printable versionImprimer cet article

La nuit de Noël dans la civilisation traditionnelle

Les ténèbres qui drapent l’une des nuits les plus longues de l’année ont rendu le folklore relatif à Noël particulièrement riche. Parmi elles, la légende des animaux doués de la parole se retrouve en Bretagne comme dans bien d’autres pays, notamment en Irlande. Daniel Giraudon recense ici quelques exemples tirés de la mémoire populaire, auxquels il ajoute les témoignages inédits qu’il a lui-même collectés.

Jusqu’à une période récente, dans les campagnes bretonnes, les animaux de la ferme faisaient, pourrait-on dire, partie de la famille. C’est pourquoi on les associait assez naturellement à certains grands événements de l’année. La tradition imposait de faire participer notamment les bœufs, les vaches et les chevaux à la fête de Noël. Ce soir-là, en effet, on changeait leur litière dans la crèche et ils avaient droit à un repas supplémentaire, un “réveillon” en quelque sorte, “adkoan, fiskoan”. Cette double ration leur était en principe donnée soit avant la messe de minuit, soit au retour. On prétendait alors que les animaux, ayant conscience de la solennité du moment, ne fermaient pas l’œil de la nuit, comme le rappelait cet ancien de Plourac’h : “Ma zad-kozh nâ lâret se din : honnezh eo hirañ nozvezh zo ‘barzh ar bloaz hag al loened na gouskent ket ha roet un tamm muioc’h dezhe da zibiñ a gavent berr an amzer.” (Mon grand-père m’avait dit ça : c’est la nuit la plus longue de l’année et les animaux ne dorment pas et comme on leur donnait un peu plus à manger, ils trouvaient le temps moins long.)

nedeleg

Les animaux et la naissance du Christ

Ce témoignage est à rapprocher du temps où, à Bethléem, le bœuf et l’âne étaient restés veiller dans la crèche en réchauffant de leur haleine le petit Jésus. En plusieurs lieux, on affirmait même qu’ils s’agenouillaient à minuit et se mettaient en prière. Cette dévotion du bétail à l’égard du divin enfant était jugée plus forte que celle de l’homme, dont l’attitude en la circonstance est comparée à celle du crapaud dans ce dicton populaire : “N’eus nemet mab an den hag an touseg, a gousk noz an Nedeleg.” (Il n’y a que l’homme et le crapaud qui dorment la nuit de Noël.)

Autre retour aux origines, les animaux, qui avaient fait connaître au monde la naissance du Sauveur, retrouvaient la parole cette nuit-là, à minuit. Cette croyance était généralement évoquée autrefois lors des veillées au cœur de l’hiver. Sous forme de mimologismes, on leur faisait annoncer la nouvelle. En voici une version alsacienne : “ À minuit le coq chante en latin : Christus natus est, le Christ est né. La vache demande en alsacien : Wo, Wo, Wo ? Où, où ? et le mouton de répondre : in Be-ethleem ! À Bethléem !”

On trouve aujourd’hui encore un échange assez semblable dans le Tarn-et-Garonne :

“Lo pol dis : “Jesus es nascut !

(Le coq dit : Jésus est né)

E la vaca que i respond :

(Et la vache répond :)

E ont ? (où ?)

E la craba que i disia :

(Et la chèvre qui dit :)

À Betléem ! (À Bethléem)

E l’ase que se trobava aqui :

(Et l’âne qui se trouvait là :)

I cal anar ! i cal anar !”

(Allons-y ! Allons-y !)

Cette saynette semble avoir été inspirée par divers sermonaires du xvie siècle, comme l’indique Paul Sébillot : “Dans un sermon sur la Nativité, un moine faisait ainsi dialoguer les animaux lors de la naissance de Jésus ; le coq chanta : Christ natus est ! (Le Christ est né) ; le bœuf demanda en mugissant : Oubi ? Oubi ? (où ? où ?) ; l’agneau répondit en bêlant : In Be e-e-thle-em
(à Bethléem), sur quoi l’âne conclut en brayant de tout son gosier : Hin-hamus ! (bis) Eamus, (allons).”

Le chant du coq à Noël

Comme on le sait, le coq n’a pas pour habitude de chanter la nuit. C’est aux premières lueurs du jour qu’il joue son rôle de réveille-matin. Par conséquent, s’il chante sous la lune, ce n’est pas dans “l’ordre des choses”, pour reprendre le titre d’un livre de Marlène Albert-llorca, et c’est en Bretagne une source d’inquiétude : “ar c’hog pa gan war e glud a ra glac’har d’e dud.” (Quand le coq chante sur son perchoir, c’est signe de chagrin à venir pour ses propriétaires.) En pays vannetais, Yves Le Diberder rapporte l’anec­dote suivante, survenue entre Lorient et Hennebont : “Un soir, tout le monde était à table et il commençait à être tard quand le coq du poulailler se mit à chanter. Le père dit aussitôt impérieusement aux siens : “Ne mangez plus : écoutez le nombre de coups que le coq va chanter.” Et il prépara un grand couteau. Le coq chanta douze fois. Le père dit alors : “Heureusement qu’il a chanté un nombre pair de fois, c’est signe de mariage, car s’il avait chanté treize ou seulement onze, je l’aurais tué.” Dans les trois semaines qui suivirent, la fille de la maison se maria. Quand le coq chante un nombre pair de fois, c’est signe de mariage, impair, c’est signe de mort.” À Tréguier comme à Vannes, on ne pardonnait pas à Chanteclair d’annoncer de mauvaises nouvelles et, comme le dit sans détour notre informateur, “daonet vo ma ene, hemañ vo laket ‘barzh ar soubenn, neue gano ket ken”. (Que mon âme soit damnée, celui-ci ne chantera plus, on va le mettre dans la soupe et il ne chantera plus.)

Toutefois, au moment de l’Avent, on ne tenait pas compte de cette croyance funeste car on avait remarqué qu’en cette période, les coqs chantaient à toute heure du jour et de la nuit. On disait alors en pays gallo qu’ils “folleyaient” et, en basse Bretagne, qu’ils perdaient la boule, “koll a raent o c’hartourenn”. Comment expliquer ce comportement ? Étaient-ils aussi fous que cela ? La réponse est peut-être à chercher outre-Manche.

En effet, jusqu’à une période récente, on prétendait en Irlande qu’au temps de Noël, ces appels nocturnes étaient pour les volatiles leur façon de proclamer la naissance du fils de Marie. Outre-Manche encore, et c’est Shakespeare en personne qui l’écrit dans Hamlet, “le coq chantait toute la nuit dans l’Avent pour purifier cette époque que l’on voulait sainte et chargée de grâce”, en chassant les mauvais esprits vers leur retraite ou en les empêchant d’en sortir. On retrouve là l’autre rôle attribué au coq en Bretagne dans son chant habituel matinal, celui de faire rentrer au bercail tous les êtres malfaisants de la nuit, y compris le diable. Les cocoricos bretons de l’Avent auraient donc là leur justification.

Le dialogue des bœufs et des chevaux

Mais les coqs ne sont pas les seuls animaux de la ferme à délivrer de tels messages. Les chevaux, les bœufs, parfois les vaches, voire les ânes, rendent aussi leurs oracles. On entend dire encore, un peu partout en Europe et particulièrement en Bretagne que, la nuit de Noël, à minuit, les animaux retrouvaient subitement le don de la parole des origines et qu’ils dialoguaient entre eux dans leur crèche. Cette croyance était accompagnée d’un tabou qui interdisait aux hommes d’aller les écouter. Celui qui transgressait l’interdit s’exposait à apprendre par les animaux soit sa propre mort, soit celle d’un proche. C’est ce que nous racontait par exemple Herveig Rivoal à Poullaouen : “Etre hanternoz ha div eur oa ket droed da vont barzh ar c’hreier. Al lôn gonte ar gaoz etrehe. An hini ac’h ae, gleve e blanedenn.” (Entre minuit et deux heures du matin, on n’avait pas le droit d’aller dans les crèches. Les animaux parlaient entre eux. Celui qui y allait entendait sa destinée.) Une femme de Plusquellec témoigne aussi dans ce sens : “Oa ket mat mont da selaou kar al lôned laro dac’h piv a varvo ‘pad ar bloaz.” (Il n’est pas bon d’aller écouter car les animaux vous diront qui mourra dans l’année.) C’était peut-être une façon de dissuader les curieux et de faire durer la légende.

Il est frappant d’entendre combien les récits colportés en Bretagne par la tradition orale sont proches les uns des autres. Voici tout d’abord ce qu’on raconte à Bulat-Pestivien : “Ur paotr a neva daou gôle hag a vezent staget war ar c’harr, kôleoù da labourat hag gant an noz Nedeleg nâ klevet lâret e oa gwir a gaozee ar c’hôleoù. Mâ, me ’meañ a oueo hag e oa aet d’ar c’hraou da baseal an noz Noel. Roet nâ foenn dezhe, roet kalz a voued dezhe evel oa sañset ha pa oa sonet an hanternoz a nâ klevet un deus ar c’hôleoù o lâret d’egile : - Benn ar yaou momp ur gwall devezh ma far ! – Ya, lâr egile, para ? – Kas hom mestr d’an douar. – Hopala, a lâre. Hemañ oa partiet e gêr, trawalc’h nâ klevet hag aet e oa d’an douar ar yaou war lerc’h ivez, marvet a oa.” (Un gars avait deux bœufs et on les attachait sur la charrette, des bœufs pour travailler et, pendant la nuit de Noël, il avait entendu dire qu’il était vrai que les bœufs parlaient. Eh bien, dit-il, moi je saurai et il était allé passer la nuit de Noël dans la crèche. Il leur avait donné du foin, il leur avait donné beaucoup à manger comme il devait le faire et, quand minuit avait sonné, il avait entendu un des bœufs dire : “Jeudi prochain, nous aurons une rude journée, mon compagnon ! – Oui, dit l’autre, que ferons-nous ? Conduire notre maître en terre. – Hopala !, dit le maître.” Il était parti à la maison, il en avait assez entendu et il avait été enterré aussi le jeudi, il était mort.)

C’est pour ainsi dire le même son de cloche à Poullaouen : “Pad an oferenn hanternoz ’veze klevet ar lôned konto. Gwechall, memes keit hag a oan yaouank, meus soñj a veze lakaet ur bec’h foenn barzh ar c’hraou ha benn unnek eur da noz veze distribuet. Etre hanternoz ha div eur oa ket droed da vont barzh ar c’hreier peogwir ar lon gonte ar gaoz etrehe. An hini ac’h ae, gleve e blanedenn ; Un n’a ket kredet an dra e mod ebet aneañ. Me c’hay, ’meañ, da selaou. Oa ket manket d’hont ’vat. Benn ar fin, un sevel. Amzer zeus c’hoazh, gwelloc’h eo dit kousket peowir benn arc’hoazh vo ur gwall devezh vo ket graet mann ebet d’an abardaez. Gwall devezh benn arc’hoazh. – Peta ez d’or d’an abardaez ? – Vo staget ar c’harr da gas ma mestr d’ar vered. A oa ar mestr selaou, ouzout awalc’h. Spouronet oa marwet war an taol. Ha giz-se vez lâret pas mont da selaou al loened d’an noz-se.” (Pendant la messe de minuit, les bêtes parlaient. Autrefois, même quand j’étais jeune, on mettait une botte de foin dans la crèche et, à onze
heures, on la distribuait aux animaux. Entre minuit et deux
heures, il était interdit d’aller dans les
crèches. Les animaux parlaient entre eux. Celui qui y allait entendait son avenir [destinée]. Quelqu’un n’avait pas cru cela du tout. Moi, j’irai écouter, dit-il. Il n’avait pas manqué d’aller. À la fin, voilà un des animaux qui se lève. “Il y a le temps, tu ferais mieux de dormir car demain nous aurons une rude journée, on ne fera rien de l’après midi, rude journée demain ; qu’est-ce que tu vas faire l’après midi ? On va attacher la charrette pour conduire mon maître en terre.” Le maître écoutait, vous savez. Frappé d’effroi, il était mort sur le coup. Ainsi, on dit qu’il ne faut pas aller écouter les animaux cette nuit-là.)

À Plourac’h, c’est l’inquiétude qui domine : “lâret veze se. Ya. Met, Noz Nedeleg n’aemp ket memes ar re ac’h ae d’an ofern hanternoz ha naemp ket d’ar c’hreier. Nann, kar aon mijemp. Ur wech oa lâret din : damaig i da welet ar saout da gousket. Ha, n’in ket laren dê, me n’in ket di ! Nann, me mije aon deus an noz. Oa ket mat mont da selaou kar al lôned laro dac’h piv a varvo ’pad ar bloaz. Ha me lâr, me n’an ket d’hont betegout laro din varvin. Deus se mijemp aon peogwir veze lâret deomp vijemp daonet ha peogwir mervel n’houlemp ket c’hoazh”. (On disait ça. Oui, mais, la nuit de Noël, on n’allait pas, même ceux qui allaient à la messe de minuit, nous n’allions pas dans les crèches. Une fois, on m’avait dit : “Tout à l’heure, tu iras voir les vaches dormir. Ah non, leur avais-je dit, moi je n’irai pas là !” Non, j’avais peur de la nuit. Il n’était pas bon d’aller écouter car les animaux te diront qui va mourir dans l’année. Et moi je dis, moi je ne vais pas y aller de peur qu’ils me disent que je vais mourir. De ça nous avions peur, parce qu’on nous disait que nous serions damnés et parce que nous ne voulions pas mourir déjà.)

Un fonds commun européen

Ces croyances, très connues aujourd’hui en basse Bretagne, sont largement répandues sur l’ensemble du territoire français. Le folkloriste Léo Desaivre, dans Essai de mythologie locale, rapporte presque dans les mêmes termes les superstitions du Bas-Poitou sur la nuit de Noël : “Pendant la nuit de Noël, un maître entendit converser ses bœufs. L’un d’eux disait : “Qu’est-ce que j’ferons demain ?  Un autre répondit : Je porterons demain notre maître en terre, car c’est demain qu’il doit trépasser.” L’homme effrayé fut bien vite à confesse. Il mourut le lendemain, et les bœufs l’accompagnèrent, selon leur prédiction, à sa dernière demeure.”

En Ariège, Charles Joisten recueille aussi la légende des bœufs qui parlent : “D’après une croyance très répandue, les bêtes à cornes s’agenouillent et prient devant la crèche, la nuit de Noël, au moment de l’élévation. On prétend que celui qui les entend mourra dans l’année ou que cela annonce une mort dans la maison. Une nuit de Noël, le valet d’une ferme était couché sur la paille, à l’étable, et il entendit les deux bœufs frères, le Pardou et le Mouré, qui parlaient ainsi : “Que ferons-nous demain ?, demandait le Pardou. Nous porterons notre maître au cimetière, répondit le Mouré. Et il ajouta en fixant le valet : et tu peux aller l’avertir qu’il se mette en mesure de sauver son âme.” Le valet alla aussitôt conter cela à son maître qui festoyait. “Le Mouré a menti ! cria le maître, la figure rouge de colère et de boisson ; et je vais aller le corriger tout de suite !” Il quitte la table et va dans l’aire chercher une fourche. Arrivé au milieu de l’aire, il titube, étend les bras et tombe à terre : il était mort.”

Outre-Manche, mais aussi jusqu’en Russie, on trouve trace de ce récit, dont la trame comme les paroles des animaux sont extrêmement ressemblantes. L’aire d’extension de cette croyance tend à prouver son ancienneté et pourrait par conséquent remonter même à une période antérieure au christianisme. En Irlande, dans le comté de Galway, une étudiante note à son tour, en 1982, le récit portant sur une personne refusant de croire au dialogue des animaux : “Alors, à minuit, la nuit de Noël, il sortit de chez lui et se tint à la porte de l’étable. Bientôt, les deux chevaux qui étaient à l’intérieur se mirent à se parler. “Nous avons un grand voyage à faire demain, dit l’un d’eux. Pourquoi, demanda l’autre ? Nous devons aller à une veillée mortuaire, dit le premier. Et qui va mourir ?, demanda le second. L’homme qui est dehors en train de nous écouter, dit le premier cheval.” Sur ce, l’homme perdit presque l’esprit, mais la conteuse n’entendit pas dire s’il mourut ou non, elle se rappelle que les gens étaient vraiment effrayés d’aller près des chevaux la nuit de Noël.”

Cette légende est aussi connue en Allemagne. En voici un témoi­gnage : “Le paysan de Schurten raconte, quant à lui, l’histoire d’un homme qui voulait savoir de quoi s’entretenaient les animaux dans l’étable, le soir de Noël. Cet homme s’était caché dans la mangeoire et avait écouté : “Que ferons-nous demain ?, demanda un bœuf à l’autre. C’est demain Noël, répondit-il, on ne travaille pas. Oui, et après demain ?, C’est la Saint-Étienne, férié aussi. Et le jour suivant ? Nous conduirons le paysan au cimetière.” L’indiscret mourut de peur et fut enterré le troisième jour. Ce furent les bœufs qui tirèrent le corbillard.”

On peut poursuivre ce voyage légendaire jusqu’au Québec : “…i voulait braver. A mênuit, i entendait dire que… que les animaux s’mettaient à terre, que s’mettaient à genoux. I voulait, i voulait, i l’creyait pas. Ça fait qu’i part, pis is s’en va à mênuit justen là, pis i rentre dans l’étable, là, i va s’mettre dans un coin, à ras sa jument. I avait quatre ou cinq j’vaux, j’suppose, dans l’étable, là. I s’mettent tout à genoux, là. Pis la jument s’met à genoux elle, pis a dit : “C’qu’i a d’plus d’valeur, demain matin, a dit, j’vas, m’a p…, m’a porter mon maître en terre.” c’est tout… l’lendemain matin, ben, l’lendemain matin… (Le maître est mort). Il est mort, i était en terre.”

Ces exemples montrent la proche parenté des divers récits et la constance du dialogue sur une vaste aire géographique. Comment l’expliquer ? Nous avons vu l’existence d’un texte en latin comme source du premier entretien entre les animaux au sujet de la naissance du Christ. En aurait-il existé un autre entre les bœufs ou les chevaux qui aurait pu être diffusé par l’Église dans la me­sure où il comporte un côté moralisateur visant ceux qui veulent en savoir de trop ? “N’eo ket mat bezañ re gurius” (il n’est pas bon d’être trop curieux), me disait Maria Prat (lire ArMen n°154) en terminant cette histoire. Le but pédagogique à l’égard des enfants est évident. Il est dangereux de vouloir approfondir les mystères. On peut donc penser qu’un tel dialogue a pu figurer dans certains textes d’édification, mais cela reste à prouver.

Le pouvoir divinatoire des bœufs et des chevaux était par ailleurs entretenu par des récits populaires, comme on en trouve dans les Vies de saints, notamment dans celle de saint Ronan, dans laquelle les bœufs, qui transportent son corps, s’arrêtent subitement pour indiquer l’endroit où il devra être enterré, comme s’ils avaient connu la volonté du défunt. Il en va de même du cheval de Mari-Job Kerguenoù, dans La Légende de la mort d’Anatole Le Bras, qui stoppe brusquement sa course sans raison apparente. Il a en fait décelé la présence d’un revenant que la
commissionnaire de l’Île-Grande a fini par voir en traçant une croix sur la route avec son fouet. Elle lui demande alors : “Où est donc ce que vous portez et qui a la vertu d’effrayer les animaux ? Le petit vieux répondit sur un ton plaintif : vos yeux ne peuvent le voir, mais les naseaux de votre cheval l’ont flairé. Les animaux en savent souvent plus long que les hommes. Le vôtre ne continuera son chemin désormais que lorsqu’il ne me sentira plus ni devant, ni derrière lui sur la route.”

Le délai généralement annoncé par les animaux convient parfaitement à une population chrétienne, car il permet à la personne concernée de mettre ses affaires en règle et sa conscience en paix avant d’affronter le jugement divin. De même, on notera, dans certains récits, cette volonté de montrer que l’on n’échappe pas à son destin. Celui qui transgresse l’interdit, en cherchant à tuer les quadrupèdes prophètes pour s’opposer à la volonté de Dieu, se donne lui-même le coup fatal. Ce thème de la divination s’inscrit bien dans la période de Noël en raison de son lien avec la mort dans les croyances populaires. C’est aussi ce qui lui a sans doute permis d’être plus facilement porté par une longue tradition orale.

Sur les pas de l’Ankou ?

1171-12Parmi l’abondance de matériaux collectés sur le terrain de basse Bretagne, voici un récit qui introduit la masse comme outil mortel, préfigurant nombre d’histoires avec le personnage vengeur de l’Ankou. Il a été recueilli en 2005 auprès d’Henri Sicat, qui le tenait de sa mère, née à Maël-Pestivien en1889.

“La nuit de Noël, il y avait deux gros bœufs et puis, soi-disant qu’ils disaient… Le patron causait avec un autre et il a dit, je vais aller écouter mes bœufs ce soir pour voir qu’est-ce qu’ils disent. Alors, l’autre il a dit : les bœufs, ils causent pas. Ah, il dit, si, si, ils vont causer. Alors les bœufs, ils se sont mis à causer, quand il est arrivé ; un qui dit : qu’est-ce que tu fais compère demain matin ? Ah, j’vais amener mon maître en terre. Ah, mais il dit, ton maître, il est pas mort. Ah oui, mais j’vais l’mener en terre demain. Et le lendemain matin, il [le patron] a dit, bon, il dit à son fils, tu vas atteler les chevaux [bœufs] et tu vas attacher la charrette. Alors, son fils lui a dit : pour quoi faire ? Ben, pour amener ton grand-père à la masse. La masse c’était, on l’amenait pour tuer comme un cochon. […] C’était au temps de Jésus-Christ, peut-être avant, j’en sais rien moi… Enfin c’était ça, ils étaient trop vieux, il y avait trop de charges (frais) avec eux. […] Sur ce, je demandai au narrateur
comment l’on disait “tuer à la masse” en breton. “Gant un horzh, lac’h ’nañ gant un horzh.” Parce qu’ils étaient trop vieux, il fallait les tuer puisque les gens, ils mouraient pas dans ce temps-là. C’était avant Mathusalem, enfin j’sais pas exactement moi.”

En écoutant ces paroles, on ne peut s’empêcher d’établir un rapprochement avec le plus ancien témoignage de ce récit de la nuit de Noël en Bretagne, recueilli en 1825 par le chanoine Mahé : “Un laboureur ivre s’endormit la nuit de la veille de Noël dans son étable auprès des deux animaux qu’il atteloit à sa charrue. Il entendit un d’entre eux dire à son compagnon : “Que ferons-nous demain ? L’autre répondit : nous traînerons notre maître en terre. Non, non, dit le paysan piqué, vous ne l’y traînerez point.” Et il prit sa hache pour frapper l’insolent animal. Mais il arriva, on ne sait comment, qu’au lieu de faire tomber ses coups sur la bête, il se fit à lui-même une blessure mortelle, de sorte que, le lendemain, il fut traîné au cimetière par ses propres bœufs, selon la prophétie.”

Ces deux versions nous entraînent sur la piste du “mell binniget”, (le maillet béni) qu’on prétendait autrefois destiné aux mourants pour leur faciliter le passage vers l’au-delà. Un informateur de François Vallée relevait cette phrase, en 1900, dans le secteur de Saint-Nicolas-du-Pélem à propos d’une personne très âgée qui ne semblait pas encore près de mourir : “Red e vo binio an horz evit torro e benn”. (Il va falloir bénir la masse pour lui casser la tête), une expression à rapprocher également de cette autre recueillie sur le même secteur : “Pa starda ar vourel war ar goug” (quand la cognée serre la gorge, c’est-à-dire quand la mort approche.) Je viens de retrouver trace de la première expression à Mellionnec : “Benniget an horz ’vit torro e benn, un den na baree ke, un den fall, un den fall, fall a veze lâret : heñ’zh, o poent eo bennigo an horzh evit torro e benn d’añ kar oara ket mann vat ebet.”(Bénissez la masse pour lui casser la tête, un homme qui ne guérissait pas, un homme très mal en point, on disait : celui-là, oh, il est temps de bénir la masse pour lui casser la tête, il n’est plus conscient.” Celui qui bénissait le marteau faisait en général son acte de contrition avant, il disait : “je ne devrais pas le faire”. En somme, alors quand le marteau était bénit, c’était une excuse.)

Ces derniers éléments, qui sont liés à la prophétie des animaux avec les deux témoignages précédents, donnent une nouvelle pièce à verser au dossier concernant le dieu frappeur, le dieu au maillet, dont l’Ankou pourrait être le descendant en basse Bretagne.

Daniel Giraudon


Bibliographie : Marlène Albert-Lorca, L’Ordre des choses, Paris 1991 ; Joan Amades, L’Origine des bêtes, petite cosmogonie catalane, traduction et présentation de Marlène Albert-Llorca, p. 226, Cahors, 1988 ; Daniel Giraudon, Traditions populaires de Bretagne, Du coq à l’âne, Éditions Chasse-Marée/ArMen, Douarnenez, 2000 ; Daniel Giraudon, Merveilles de la nuit de Noël : la prophétie des animaux, Ollodagos, pp. 159-210 Bruxelles, juin 2006 ; François Vallée, Krenn-lavariou war ar miziou ha doareou-lavar Kerne-Uhel, p. 25, Saint-Brieuc, 1900.

Remerciements : Pr Patricia Lysaght, Bairbre Ni Fhloinn, Padraig o Healai, Rosaleen Murphy, Maurice Haslé, Hervé Allenou, Daniel Loddo, Robert Bouthillier, Jean-Michel Guilcher, Jacques Dervilly, Daniel Bernard, le crbc et ucd, Department of Irish Folklore.

Cet article, que nous republions à l'occasion des fêtes de Noël, a été initialement publié dans le numéro 155 d'ArMen, disponible dans notre boutique en ligne :

Armen N155 11/2006 - 12/2006

  • Les belles moissons de l’ethnologie
  • Le dossier FLB-ARB
  • Les Verreries de Bréhat
  • Mystères de Noël à la ferme
  • Les ponts d’Harel de la Noë
  • Fanch Le Henaff, tailleur d’images

€10.00

Partager cet article:
  • StumbleUpon
  • Facebook
  • del.icio.us
  • Twitter
  • LinkedIn
  • Digg
  • MySpace
  • Technorati
  • Google Bookmarks
  • Live

Réagissez à cet article