Ajouté le 17 novembre 2009 dans A suivre, Un monde à construire
Lieux de convivialité, les Bistrots de l’histoire, nés à Saint-Brieuc, permettent à des villes et à des territoires de revisiter leur mémoire sous tous ses aspects, dépassant les clichés et dénonçant les non-dits.
C'est en 1990 que Pierre Fenard publie, sous le pseudonyme de Guy Lanrivain, un livre intitulé La Panne, 1981-1989, regards sur une ville culturelle. Cet ouvrage pointe du doigt la crise identitaire que traverse alors la ville de Saint-Brieuc. Dix ans plus tard, il dénonçait, dans les colonnes d’Armor magazine, une négation d’histoire de la part de la municipalité : “Ils ne voulaient pas qu’on parle du Joint français. Ce mouvement social semblait être un tabou dans une ville de gauche. Moi, je rêvais d’un autre monde plus fraternel, plus convivial. Je cherchais un brin d’utopie en cette année 2000. J’avais envie de faire de la politique autrement, en valorisant les témoignages des gens, l’histoire et l’identité de leur ville.” Le premier Bistrot de l’histoire a lieu en mai 2001, à propos des Forges et laminoirs, autre grande entreprise briochine. Le café Chez Léonne, dans le quartier de Robien, s’avère trop petit. Images, enregistrements sonores, témoignages... Le concept de Bistrot de l’histoire est sur les rails.
De la ville vers la campagne
Douze “Bistrots” briochins vont ainsi se succéder, dont une édition mémorable consacrée au Joint français, en janvier 2002, en bas des tours de la Croix Saint-Lambert, pimentée par la rencontre entre les ouvriers grévistes et leur ancien patron. L’identité de la ville est passée au crible. Rien n’y échappe, du marché de construction de la ligne Maginot aux congrégations religieuses, des prisonniers allemands de la Première Guerre mondiale aux réfugiés de la guerre d’Espagne. Chaque communauté, chaque citoyen apporte sa contribution, comme une pièce au puzzle général. L’histoire ne donne plus l’impression de n’être qu’une affaire de spécialistes. Les Bistrots de l’histoire deviennent une sorte d’entreprise de psychanalyse d’une ville par ses propres habitants, dont les enregistrements sont conservés aux archives municipales. Une psychanalyste travaille d’ailleurs en amont, pour sécuriser ceux qui s’apprêtent à témoigner alors qu’ils n’ont jamais pris la parole en public. “Le témoin raconte, mais l’historien reste indispensable, précise Pierre Fenard. Il est là pour mettre en perspective, pour rétablir la vérité sur les dates et les événements évoqués.” En décembre 2002, à la gare de Saint-Brieuc, une synthèse est présentée, donnant lieu à un travail scénographique, à des spectacles, des créations plastiques, théâtrales, musicales. “L’expérience aurait dû s’arrêter là, raconte Pierre Fenard. Mais le pays briochin était en train de naître, regroupant six communautés de communes. Et celui-ci a décidé de faire appel à nos services pour un vaste travail sur le thème “identité et territoire”. Treize nouveaux “Bistrots” vont ainsi être organisés. Ils explorent les migrations des Bretons vers Jersey, le Lot-et-Garonne ou Le Havre, et aussi l’immigration, qui donnera lieu à la publication d’un ouvrage de référence, Chemins d’exil en Côtes-d’Armor, en collaboration avec les élèves du collège Racine, de Saint-Brieuc.
Une équipe bien huilée
L’équipe des Bistrots de l’histoire peut évoluer en fonction des sujets traités, mais repose à présent sur des fidèles, à qui l’on doit l’enregistrement de bobineaux sonores que le public écoute, dans le noir, afin de donner libre court à son imaginaire, la partie visuelle (projection d’extraits de films et de photographies) et les lectures de textes en rapport avec le thème choisi. Présidente de l’association, Laure Mitnik assure le fonctionnement des cabines de confidences, où les gens viennent témoigner en marge des soirées, pour affiner un détail, donner un avis. Les Bistrots de l’histoire intéressent désormais bien d’autres territoires et sont amenés à s’exporter. Première expérience de délocalisation, en mars 2009, avec un “Bistrot” sur l’évolution du commerce en milieu rural, organisé à Saint-Thélo, dans la région de Loudéac, suivi d’une soirée consacrée à la frontière linguistique entre gallo et breton, à Plélo. En prévision, des soirées sur les gens du voyage, l’agroalimentaire, le cheval. Des demandes affluent également en provenance du Finistère, du Morbihan, de la ville de Caen, de Quiberon... Au cœur de cette réussite, le café comme lieu de rencontre et de convivialité, car, comme le dit si bien Pierre Fenard : “Dans un bistrot, personne n’a le pouvoir. Le vagabond et le maire du village se retrouvent sur un même pied d’égalité.”
En 2010, les Bistrots de l’histoire organiseront un festival dédié à l’oralité et à la mémoire, auquel participeront des témoins venus de toute de la Bretagne. Ce sera peut-être l’occasion de populariser ce concept dans l’ensemble de la péninsule, permettant ainsi à d’autres villes, à d’autres territoires de surmonter leurs pannes, leurs crises identitaires, ou les diverses tentatives de confiscation de l’Histoire.
Gérard Alle
Les Bistrots de l’histoire, 7, rue Poulain-Corbion, 22000 Saint-Brieuc. Tél.02 96 62 56 69. www.bistrotsdelhistoire.com
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