Ajouté le 16 novembre 2009 dans Interviews
Depuis des années, la prolifération des algues vertes constitue un problème récurrent dans plusieurs baies bretonnes. La mort d’un cheval durant l’été 2009 a permis une prise de conscience de la dangerosité de ce phénomène, que ne cesse de dénoncer André Ollivro, porte-parole de l’association Halte aux marées vertes et auteur d’un ouvrage sur la question, qui vient de paraître aux Éditions du Temps, à Nantes.
AM : Pourquoi vous êtes-vous intéressé au problème des algues vertes ?
AO : Je suis briochin d’origine et ce sont les plages de mon enfance qui sont touchées. Dans les années 1960, pour passer mes vacances, j’ai construit un cabanon sur la falaise dominant la plage de la Granville, en baie d’Hillion. Les premières “marées vertes” sont apparues vers 1968 et cela n’a jamais cessé depuis, le phénomène augmentant d’année en année. J’avais honte lorsque j’invitais des copains venant d’autres régions, qui n’osaient pas aller se baigner dans cette salade… De plus, la situation s’est aggravée. Les dépôts massifs d’algues vertes empêchent la mer de jouer son rôle abrasif ; la plage d’autrefois a disparu sous les sédiments qui atteignent plusieurs mètres par endroits. Une prairie herbue est d’ailleurs en train de pousser. Il y a une dizaine d’années, avec d’autres riverains, nous en avons eu assez et nous avons fondé l’association Halte aux marées vertes. Comme personne ne semblait vouloir la présidence, j’ai accepté de tenir ce rôle. Parce que j’ai été autrefois leader syndical et élu local, je me sentais peut-être plus à l’aise pour être porte-parole.
AM : Quelles ont été vos actions ?
AO : Nous avons estimé qu’il fallait d’abord faire une analyse de la situation. Nous avons rencontré des spécialistes et les membres des administrations concernées. Depuis les années 1970, on sait que le phénomène des algues vertes est dû aux pratiques de l’agriculture intensive et à l’épandage de lisier, qui provoquent une augmentation des taux de nitrate dans les cours d’eau, puis dans la mer. Les causes étaient connues et pourtant, nous nous sommes aussi aperçus que les lois n’étaient pas appliquées. Je me suis alors formé à la faculté de droit, où j’ai compris que nous devions attaquer par le biais du tribunal administratif. Nous nous sommes concentrés sur le préfet, qui est le représentant de l’État dans le secteur. Nous avons gagné en première instance en 2007, mais l’État a fait appel. Nous avons en effet demandé des dommages et intérêts conséquents, afin d’éviter un règlement à l’amiable. Notre but n’est pas de faire de l’argent, mais que l’État reconnaisse sa responsabilité dans la situation. Ce qu’il vient de faire en partie cet été…
AM : Justement, des ministres sont venus l’été dernier en Bretagne, semblant découvrir le problème… Or, il dure quand même depuis des décennies.
AO : Le quarteron de ministres qui est venu cet été illustre le fait qu’il y a une réelle prise de conscience, au plus haut niveau, de ce problème. C’est une avancée. En aparté, nombre de hauts fonctionnaires nous confient d’ailleurs qu’il faut continuer, parce que cela les aide. Ils affirment désormais que cela coûtera moins cher de reconvertir les installations agricoles que de payer les frais de dépollution. Après, c’est un choix politique qui demande du courage…
Ce qui est nouveau également, c’est la reconnaissance de la nocivité des algues vertes en décomposition. On le sait pourtant depuis longtemps. Au début des années 1970, alors que je travaillais chez Gaz de France, j’ai demandé des analyses pour des essais de méthanisation. On m’a dit de faire très attention, car cela dégageait du méthane, mais aussi deux gaz nocifs, l’hydrogène sulfuré et le diméthyle de sulfure… À l’époque, j’avais prévenu les élus, mais on ne m’avait guère écouté. La mort de deux chiens sur la plage d’Hillion, en juillet 2008, a commencé à alerter. Celle d’un cheval à Saint-Michel-en-Grève, pendant l’été 2009, a suscité l’installation de quelques panneaux… Au moins, les gens sont informés des risques, mais on se demande jusqu’où il faut aller pour qu’il y ait une réaction à la hauteur. La mort d’un éléphant ? Avec l’association, nous avons collecté plusieurs témoignages, notamment d’employés au ramassage des algues, qui parlent de brûlures de la peau, de problèmes respiratoires ou de cécité temporaire…
AM : D’où vient le danger ?
AO : Il ne faut surtout pas marcher sur les paquets d’algues. En effet, une croûte a pu se former et emprisonner les gaz de décomposition. Si on la crève, on peut recevoir une forte dose d’hydrogène sulfuré et en mourir.
AM : Comment expliquer la lenteur de la prise de conscience ?
AO: Il y a eu longtemps une véritable omerta… Ainsi, on nous a souvent demandé de ne pas faire trop de bruit dans la presse pour ne pas nuire à l’agriculture, à l’économie et au tourisme local. Il est vrai qu’on connaît tous des gens qui travaillent dans ces secteurs, alors beaucoup se taisent. Avec ce genre d’attitude, rien ne bouge. C’est “petits meurtres en famille” : on tue en silence, entre nous. Je crois qu’au contraire, il faut révéler la vérité, créer du débat, faire bouger les lignes… Il faut également que cesse la démission des pouvoirs publics face à certains lobbies agricoles et agroalimentaires.
AM : Quelles solutions préconisez-vous ?
AO : Il y a plusieurs choses à faire comme, par exemple, multiplier les “digestats”, des installations qui permettent de produire du méthane et du compost, afin d’avoir des épandages moins dangereux. Il faudra aussi changer les pratiques agricoles : je rêve pour cela d’un véritable “code paysan”, comme au temps des Bonnets rouges ! On peut citer aussi toutes les mesures que préconise André Pochon depuis des années, comme favoriser le trèfle qui retient les nitrates dans le sol, à la différence du maïs. J’observe que les agriculteurs bio et ceux qui pratiquent l’agriculture durable ont l’air bien plus heureux, qu’ils sont autonomes et fiers de ce qu’ils font. Ils sont surtout moins endettés… Il faudrait multiplier les contrôles, installer des “radars à nitrates” dans les rivières et que la norme de cinquante milligrammes de nitrates par litre d’eau soit respectée. De nombreux scientifiques estiment d’ailleurs que la limite devrait être abaissée à 10 mg/l (1). Pour cela, il faut également arrêter d’accorder des autorisations d’extension à tout va.
AM : Les agriculteurs disent pourtant qu’ils font des efforts…
AO : Les résultats sont là : les stocks d’algues augmentent de 40 à 50 % par an depuis 2007. On peut donc estimer que ces efforts ne sont pas suffisants.
AM : Peut-on faire confiance à l’État ? D’autant que le conseil régional demande depuis des années que la politique de reconquête de l’eau lui soit transférée…
AO : L’État semble avoir pris conscience du problème. Le fait que la secrétaire d’État à l’écologie, Chantal Jouanno, soit d’origine bretonne, peut également faire avancer les choses. Mais, en effet, la Région apparaît désormais comme l’échelon le plus pertinent pour mettre en place un schéma directeur global. La Bretagne est une péninsule, avec une hydrographie complexe, il faut donc une autorité d’expertise et de décision commune. Il faut un pouvoir régional capable de coordonner les politiques dans chaque secteur concerné et qui applique les directives européennes.
AM : Y a-t-il un espoir ?
AO : Bien sûr ! Selon le Conseil scientifique de l’environnement en Bretagne et différentes études, si l’on revient à des pratiques agricoles respectueuses de l’environnement, il faudra entre cinq et quinze ans avant un retour à la normale. Je pense qu’aujourd’hui, la prise de conscience est suffisante pour obtenir ce changement rapidement.
(1) Alain Menesguen, directeur de recherche à Ifremer, déclarait en septembre 2009 : “La lutte contre les phosphates n’a été qu’un placebo coûteux et inutile, seuls les nitrates d’origine agricole sont en cause. Les fuites d’azote des bassins versants bretons sont de trois à cinq fois supérieures à la normale : 33 mg/l d’eau en moyenne. Je suis formel, pour que cette mesure soit efficace et suivie d’effets sensibles sur les marées vertes, les teneurs en nitrates doivent être ramenées en dessous de 10 mg/l. Le Guillec, dans le Léon, rejette à la mer 97 kilos d’azote par hectare et par an. À rapprocher de la Seine, 11 kilos, et du Mississipi, 6 kilos…”
Mini Bio
Natif de Saint-Brieuc, André Ollivro a intégré à 16 ans l’école de Gaz de France, entreprise dans laquelle il a fait sa carrière, notamment en tant qu’analyste et en tant que consultant international sur les réseaux de gaz. Il a été longtemps adjoint aux affaires sociales à Saint-Ouen-L’Aumône, en région parisienne. Désormais à la retraite, il fait partie de l’association Halte aux marées vertes, dont il a pris la présidence en 2006. Il s’est également investi dans le combat contre la future centrale électrique de Ploufragan. Dans le Scandale des algues vertes, il livre un témoignage édifiant sur ce combat. Il revient ainsi aux “racines du mal”, selon lui, à savoir l’industrialisation de l’agriculture après-guerre et le monopole d’un seul syndicat sur le monde agricole. Il revient sur plus de deux décennies de luttes, avec parfois des épisodes cocasses, comme ce déversement d’algues vertes à Paris plage, afin que Parisiens et gouvernants puissent se rendre compte des problèmes olfactifs provoqués par cette pollution. Son livre est aussi un message d’espoir, celui d’une agriculture plus raisonnée, plus respectueuse de la nature et des hommes, dans une Bretagne plus harmonieuse.
A lire aussi, Le Scandale des algues vertes, André Ollivro, Éditons du Temps, 192 p, 17 €.
Erwan Chartier-Le Floc'hNEWSLETTER GRATUITE