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Ajouté le 2 novembre 2009 dans Editos

Editorial ArMen n°173

Le droit au bonheur

À l’échelle planétaire, les études qui tentent de mesurer le bonheur des populations se multiplient. Des universitaires de renom, comme Adrian White ou encore Ruth Veenhoven, des universités de Leicester et d’Amsterdam, en ont fait leur spécialité. Selon le classement, on y mesure le degré de bonheur ressenti, l’espérance de vie, la santé, le bien-être et même l’empreinte écologique des uns et des autres.

La publication de chaque nouveau palmarès ne va pas sans grincements de dents et de remises en cause de tels ou tels critères, en particulier dans les pays où l’on regarde d’en bas le haut du tableau. Pourtant, une analyse croisée des quatre ou cinq grands classements révèle d’étonnantes permanences. On note par exemple que ce sont le plus souvent des petits pays, à commencer par ceux d’Europe de l’Ouest, comme le Danemark, la Suède, l’Irlande ou l’Islande, mais aussi le Costa Rica – au premier rang mondial dans plusieurs cas – qui caracolent en tête de classement. L’une des études révèle en outre qu’à l’échelle planétaire, les îles se révèlent plus performantes à créer du bonheur.

Dans son premier numéro, le Monde magazine s’est récemment penché sur un pays européen qui arrive en tête chez les deux chercheurs déjà cités, et systématiquement dans les cinq premiers chez les autres : le Danemark. Il a enquêté sur la raison pour laquelle ce petit peuple, vestige d’une ancienne puissance maritime, affichait un bonheur “quasi-insolent”. L’enquête révèle qu’au-delà des performances économiques et sociales réelles de ce pays, ces résultats proviennent surtout du sentiment largement partagé par les Danois d’appartenir à une communauté de valeur et de destin perçue de manière très positive. Des spécialistes interrogés évoquent une forme de nationalisme coopératif et social, basé sur le sentiment de confiance, de sécurité, de respect d’autrui et d’estime de soi. L’un d’entre eux estime que “la forte appartenance à la nation fait que vous vous sentez mieux parce que tout le monde partage les mêmes valeurs”. La plupart précisent aussi que ce sentiment d’appartenance “tribal” se double d’une ouverture au monde et à l’Europe, d’autant plus grande que la population se sent en sécurité.

Lors de la publication de son propre classement, le Britannique Adrian White indiquait également que “les petites nations ont tendance à obtenir de meilleurs résultats car elles ont un sentiment d’identité collective plus important”. À l’inverse, les populations des grands États-nations se déclarent beaucoup moins heureuses. Dans le classement d’Adrian White, parmi les “grands” États européens, l’Allemagne n’arrive en effet qu’à la trente-cinquième place, suivi du Royaume-Uni (41e), de l’Espagne (46e), de l’Italie (51e) et de la France, en queue de peloton des grandes puissances, à la soixante-deuxième position. Faut-il y voir la marque de la difficulté, voire de l’impossibilité à concilier diversité et cohésion nationale, à moins d’expérimenter des systèmes institutionnels autres que l’État-nation centralisé, en suivant par exemple l’optique fédérale ? On remarque en effet que les grands États qui talonnent les petits pays heureux sur l’échelle du bonheur sont souvent des grands États fédéraux comme le Canada, l’Australie, le Mexique, et l’Allemagne citée précédemment.

Exemple encore plus fascinant, car il nous touche plus directement en Bretagne, l’Irlande figure partout dans les dix pays les plus heureux de la terre. Impossible, lorsqu’on y a vécu quelques années, de ne pas rapprocher les analyses des journalistes du Monde au Danemark du cas irlandais. Ce qui caractérise le plus la vie dans ce pays est en effet, à mon sens, l’a priori positif qu’ont ses habitants lorsqu’ils ont affaire à l’autre, qu’il soit compatriote ou simple visiteur. On s’y sent d’autant plus heureux qu’on a le sentiment que la plupart des interactions peuvent déboucher sur un rapport cordial, constructif ou plaisant, souvent relevé d’humour. C’est en tout cas ce à quoi l’on s’attend par défaut après plusieurs années d’imprégnation et d’expérience. Il est encore plus fascinant de constater qu’en Irlande et dans l’ensemble de ces petits pays, le sentiment de bonheur était déjà parmi les plus élevés au début des années 1960 et qu’il a perduré, même lorsque l’Irlande traversait des crises économiques graves et demeurait l’un des pays les plus pauvres d’Europe, saigné par une émigration massive et secoué par de vives tensions politiques.

Ceux qui, de Glasgow à Quimper, Vigo, Cardiff ou Copenhague, croient aux vertus “des petits pays” rêvent de voir ces études sur le bonheur s’appliquer à des communautés humaines qui ne correspondent pas forcément aux États, mais qui présentent des similitudes avec les cas danois ou irlandais. On peut supposer que le Bonheur national brut (bnb) mesuré chez les Écossais différerait de ce qu’on observerait dans les Midlands anglais. À propos, quel bonheur justement et quel formidable effet d’entraînement ne ressentirait-on pas en Bretagne, si l’on s’apercevait que la mesure de notre bnb – Bonheur national breton ? – renvoyait des résultats élevés et susceptibles de conforter notre plaisir de vivre et construire ensemble, à l’image des Danois ? Après tout, nous avons tous le droit de rêver au bonheur.

Yann Rivallain, rédacteur-en-chef

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