Surplombant le chaos et la forêt de Huelgoat, le Centre d’art contemporain Françoise Livinec a été inauguré le 11 juillet 2009. Aux murs de l’école des filles, des tableaux d’artistes renommés, dont une rétrospective Krebs qui constitue un remarquable hommage au poète Victor Segalen.
“Saint Martin. Le 1er septembre 2008. Chère Madame, Je regrette de ne pouvoir répondre favorablement à votre lettre du 27 août. Les documents que vous m’envoyez ne correspondent pas à ma vision de la peinture, ni à son esprit. Mon atelier vous est cependant ouvert, où vous pourrez avoir une idée plus juste de mes soixante années de travail.” Cette missive de l’artiste peintre Xavier Krebs amorce une longue correspondance avec la galeriste Françoise Livinec, le temps d’une gestation, le temps de laisser s’épanouir une relation. De laisser sourdre la confiance, comme une source, une rivière d’argent, courant à fleur de terre, coudoyant les chaos, les effleurant, les polissant, et se jetant, en cascades élégantes, au grand jour d’une clairière.
L’ombre de Segalen
“Tout est bien ainsi, Françoise. Vous m’avez sorti de ma léthargie. Il y a peu de temps encore, je n’aurais espéré un événement aussi important, aussi grave que celui de montrer toutes ces peintures à quelques pas de la tombe de Victor Segalen.” Depuis le 11 juillet dernier, le nouveau Centre d’art contemporain de Huelgoat, l’ancienne école communale des filles réhabilitée par Françoise Livinec, accueille cent cinquante œuvres de Xavier Krebs.
Sur son long chemin de peinture, Victor Segalen fut une stèle, un amer ; ce médecin, ethnographe, archéologue et sinologue, voyageur infatigable et poète, s’est éteint en 1919 en ces bois, au sommet du Gouffre. Françoise Livinec en est émue. Aussi profondément que, quelques années auparavant, lorsqu’elle a mis au jour le fonds Paul-Auguste Masui en Belgique. S’en est ensuivit une exposition au musée de Pont-Aven, sous la direction de Catherine Puget, en mars 2007. “Dans nos métiers, nous prenons des risques en permanence. J’ai passé beaucoup de temps dans les églises, les musées, les universités ; mon œil a été formé par les institutions. Tout en tâchant de dénicher des œuvres qui présentaient la même qualité que celles que j’admirais dans les musées, je privilégiais des artistes souvent oubliés du marché de l’art.” C’est ainsi que Françoise Livinec bâtit sa réputation. Au hasard des rencontres, suivant ses inclinations, goûtant le plaisir des découvertes, elle exhume, se fiant simplement à son œil exercé.
De Faarö à Huelgoat
Originaire de Carhaix, la jeune Françoise séjourne régulièrement à Huelgoat, chez sa grand-mère maternelle ; tout comme les brindilles qu’elle dépose sur les canaux, rapidement emportées par le flux, elle ressent très tôt l’élan vers l’ailleurs, le divers. À la première occasion, la jeune fille quitte la Bretagne. En 2001, la voici de retour au pays natal, à la foire à la brocante et aux antiquités de Quimper. Une belle entrée en matière puisque André Cariou, le conservateur du musée des Beaux-Arts de Quimper, lui achète un tableau, une scène de fête foraine en pays bigouden de Maurice Léonard. Cet acte décisif l’incite à revenir chaque année lors des salons de renom dans la région. Néanmoins, elle ne s’y attarde guère. En août 2007, la voici qui s’envole vers l’île suédoise de Faarö, en mer Baltique. “Parce que j’adore le cinéma de Ingmar Bergman, je me suis toujours dit, si ce grand cinéaste s’est installé là-bas, c’est qu’il doit se passer quelque chose à Faarö, et le hasard a fait que, cette année-là, Bergman est mort en juillet ; il a été enterré fin août et j’étais là. Je suis allée sur sa tombe. Je me recueillais, prise dans un début de réflexion sur le sens de la vie, la mort, le tragique de la condition humaine… C’est alors que mon père m’appelle et m’annonce la vente prochaine de la maison de ma grand-mère à Huelgoat.”
Sa compagne de voyage l’incite à réfléchir. Huelgoat est un endroit sublime. Dans le cimetière de Faarö, sur la tombe de Ingmar Bergman, François Livinec est tentée ; elle s’engage à aller voir, à renouer. “J’ai passé mon enfance ici, mais je n’y étais pas attachée ; depuis l’adolescence, j’avais tout oublié. La maison de mes grands-parents s’avère extraordinaire, c’est vraiment héroïque d’avoir creusé dans la roche pour construire une maison face au lac dotée d’un jardin suspendu, je suis très heureuse ici, j’adore me promener dans la forêt tous les jours.” Un an plus tard, Françoise Livinec y ouvre une galerie, La maison du lac. S’y côtoient peintures de la fin du xixe siècle et du début du xxe siècle, sa spécialité, au désespoir de certains collectionneurs, amateurs d’art contemporain qui, sans détour, expriment leurs préférences. Titillée, Françoise Livinec visite des ateliers, rencontre des artistes bretons, et, apprenant la mise en vente de l’école des filles du Pouly, dépose un projet de création d’espace d’art contemporain.
À la lisière de la vaste et “appétissante salade de grands arbres, de taillis, de ruisselets érodant de gros rochers (1)”, cette architecture monumentale offre un espace extraordinaire. Un balcon en forêt. La cour de récréation plantée de tilleuls marque le seuil. Le passage vers l’une ou l’autre des onze salles d’exposition. De hautes fenêtres plongent sur la verdure. Le mouvement des feuillages, leur bruissement, entrent en correspondance avec l’immobilité silencieuse des œuvres fixées aux murs, arrêtées dans leur élan. Dans le geste de leur créateur. Outre Xavier Krebs, sept artistes y exposent. Claude Briand-Picard, Isabel Duperray, Nicolas Fédorenko, Fabienne Gaston-Dreyfus, Jean-Yves Pennec, Yves Picquet, Jean Vaugeois. “Le fil qui les relie tous, c’est la résonance esthétique et poétique. J’aime beaucoup le texte de Kandinsky Du spirituel dans l’art, et dans la peinture en particulier, qui montre combien l’artiste éveille le spectateur à plus de spiritualité et à plus de beauté ; j’estime très intéressantes toutes les démarches conceptuelles où l’idée prime sur la matière, mais ce n’est pas notre sélection. Notre sélection est autre.” Nul doute que ce nouvel espace ne devienne rapidement un des hauts lieux de l’art en centre Bretagne.
Chloé Batissou
(1) Victor, Segalen, Journal de voyage en Bretagne. A Dreuz an Arvor, dans les Cahiers de l’Iroise, n°4 (nouvelle série), octobre-décembre 1973.
Renseignements : L’école des filles, jusqu’au 30 septembre 2009. Tous les jours de 14 h à 19 h ; entrée : 2 €, 25, rue du Pouly, 29690 Huelgoat.
Tél. 02 98 99 75 41. www.galeriefrancoiselivinec.com
[...] sur la scolarisation des petites filles en centre-Bretagne, L'Ecole des filles, le dynamique espace consacré à l'art moderne et contemporain, fondé à Huelgoat par Françoise Livinec, en 2009, continue à innover en lançant le premier [...]