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Ajouté le 10 novembre 2009 dans Culture, Musique

30 ans de rock en breton

Alan Stivell avait provoqué les premières étincelles en introduisant de l’électricité dans la musique bretonne avec “Brezhoneg’raok” (“en avant la langue bretonne”), un titre fondateur et un jeu de mot mêlant rock et breton. Méconnu, le genre existe pourtant. Tangi Kermarec nous convie à un tour d’horizon de trente ans de rock e brezhoneg, entre musique et revendications linguistiques et politiques.

STORLOK 2

Storlok, pionniers du rock en breton

1977 : mort de Presley et Prévert, signature de la charte culturelle de Bretagne, création des écoles Diwan, émergence du mouvement punk… et naissance de Storlok, le premier groupe de rock en breton. À l’origine, il y a la rencontre de deux jeunes chanteurs à la charnière entre la tradition et le rock. Bernez Tangi et Denez Abernot. Ils composent en breton et ont l’envie commune d’ouvrir la langue à de nouveaux horizons. Avec sept autres artistes du Léon, ils fondent Storlok, mot intraduisible signifiant approximativement “grincement”, “vacarme”… Storlok est à la Bretagne, toutes proportions gardées, ce que les Pogues sont à l’Irlande. Un dépoussiérage. Loeiz Gwilhamot, animateur à France Bleu Breiz Izel se souvient : “c’était la première apparition du rock dans la musique bretonne militante. Cela a d’abord fait rire certains. Puis, quand ils ont écouté, ils sont tombés sur le cul. C’était jubilatoire ! La musique bretonne n’était plus faite que pour “les cons” qui allaient au fest-noz. C’était un grand coup de poing dans la gueule. Un coup de poing salvateur.” Selon Bernez Tangi, “s’il y avait quelque chose de revendicatif dans Storlok, c’était de replacer le breton dans la société moderne. On voulait s’impliquer, mais par la poésie et non par le militantisme.” De la poésie… au vitriol parfois, pour dénoncer le poids de la religion, des seigneurs de l’agriculture comme Alexis Gourvennec ou les promoteurs du projet de centrale nucléaire à Plogoff. “À l’époque, la langue était encore très vivante. Les gens comprenaient les textes. On s’est demandé à un moment donné si on n’allait pas être poursuivi en diffamation”, raconte Yvon Gouez, le guitariste. Dans le paysage musical, le groupe est comme une étoile filante. À peine une douzaine de concerts et un seul album en quatre ans d’existence. C’est en partie ce qui donne à la formation, trente ans plus tard, son caractère mythique. Storlok cesse de “storloker” en 1981.

ev

Ev en concert

Nantes et le rock finno-breton

À la même époque, la légende veut que deux Bretons et deux Finlandais se soient rencontrés sur un ferry en mer Baltique ou, selon la version, lors d’une bagarre à Stockholm. La réalité est moins exotique : ev se forme à Nantes pratiquement sous les yeux d’Albert Choisnet, l’ancien animateur et producteur de Tempo, sur France 3 Ouest. “Au départ, c’était un groupe à minettes, sourit-il. Néanmoins, d’emblée, ils étaient à part, avec un clavier très présent, des textes plus travaillés, plus oniriques que les autres. Ce n’était pas “bière et beaucoup de bruit”. Ca sonnait neuf. Tous les groupes à Nantes étaient inspirés par des groupes de hard ou de pop, mais là non. Ils ont créé une couleur. Jari est un énorme bassiste. Sur scène, c’est un fou furieux. Lui et Gweltaz sont autodidactes. Les solos de Gweltaz, c’est à part. Il n’y a aucune racine. Tous les guitaristes veulent ressembler à Clapton ou Hendrix. Là, je n’arrive pas à trouver d’inspiration ailleurs.” D’un groupe de new-wave en français, ev va se muer en groupe de rock celto-finnois, avec le 45 tours Shamaani. Deux titres en finnois, deux autres en breton, signés Gweltaz Adeux. Né à Alger de parents hauts bretons, il a découvert Nantes et la Bretagne à 13 ans, en plein revival incarné par Stivell. Il ne parle pas encore un mot de breton, ne connaît pas un accord de guitare, mais dans sa tête d’adolescent c’est clair : “Je ferai du rock en breton”. Sans complexe : “Cette langue n’est pas rattachée pour moi à mes grands-parents, à une contrainte à l’école ni à une vie super difficile. Pour moi, c’est une vie de rock ‘n roll. J’ai gagné ma vie parce que je chantais en breton.” À tel point que depuis le milieu des années 1980, il n’écrit plus qu’en breton, pratiquement la seule langue qu’il utilise sur scène. “Ca me casse les noix de changer de langue. Il y en a marre que la langue reste cachée. C’est pour montrer qu’elle existe. Ca ne vise pas à exclure ceux qui ne parlent pas la langue. C’est un souci assez politique. Je me souviens d’avoir vu des concerts de gens qui parlent très bien breton et parlent en français entre deux chansons trad. Tu te demandes si le gars le parle ou sait seulement le chanter. Alors, c’est quoi la langue ? Un musée ? Chez moi, c’est pas un musée.” Musicalement inclassable, la réputation d’ev s’est surtout forgée sur scène. En kilt à hermines, torse nu, des bonds incessants, des drapeaux bretons et finlandais collés sur les guitares, le quatuor va sillonner l’Europe pendant près d’un quart de siècle. Avec six albums et plus de mille concerts au compteur, ils deviennent de véritables ambassadeurs de la Bretagne. Et une date à ne pas manquer, chaque année, à la fête nationale de la langue bretonne à Spézet dans le centre Finistère : une heure et demie de folie douce et des poings levés pendant le “Kan Bale an arb”, le chant de marche de l’arb, écrit par Glenmor et sublimé par “la bande de sauvages”, qui s’explique sans complexe. “On n’a jamais cautionné le terrorisme. J’ai toujours chanté cette chanson en tant qu’hommage aux anonymes qui œuvrent pour la défense de la langue et de la culture. C’est très clair.” Si l’avenir du groupe s’écrit aujourd’hui en pointillés, Gweltaz poursuit cependant son rêve de gosse en solo. Les morceaux sont écrits, prêts à être enregistrés. C’est entraînant, la légèreté fait place à des murs de guitare, les paroles toujours aussi déroutantes… et en breton. “Je n’ai pas de honte à chanter en français, mais on n’est pas nombreux à chanter en breton. Une responsabilité ? Je n’irai pas jusque-là, mais c’est un des éléments moteurs chez moi.”

La Bretagne s’offre un jouin

Si ev a été longtemps le porte drapeau du rock en breton, dans les années 1980 et 1990 d’autres vont aussi passer en studio. À commencer par les poètes-chanteurs et désormais peintres Tangi et Abernot. Chacun de leur côté. Un disque magnifique, Tri mil noz (“trois mille nuits”) teinté de blues pour Abernot, mélodiste trop méconnu. Deux albums pour Tangi : Kest al lec’h (“la Quête du lieu”, dont deux morceaux avec ev) et Eured an Diaoul (“les Noces du diable”). Des must have, où le pouvoir évocateur de leur poésie s’exprime pleinement. Chez Abernot, les nuages vous transportent, l’enfer est froid, on est poursuivi par le couteau de l’hiver. Et les frontières du champ poétique qu’explore Bernez Tangi sont celles des autres poètes contemporains : ce n’est pas un poète bretonnant, mais un bretonnant poète comme le montrent bien des assonances comme “bet on bet er bed an orged”, “j’ai été dans le monde de la luxure”.

Ambiance différente chez Georges Jouin. Après avoir appris le breton de son propre aveu “avec la méthode Freinet” (comprenez à Fresnes, où il purgeait une peine pour appartenance au flb), le crooner trop tôt disparu, fan d’Eddy Mitchell, sort deux cd, dont Breton connection’s. La pochette du disque vaut à elle seule le coup d’œil : affiche de Breiz Atao, revolver armé dans une main, le clope dans l’autre : le ton est donné avec un couplet resté célèbre d’un “king” de la provoc’ : “N’hon ket ganet ba Memphis, met kentoc’h kostez Ker Is. Ha me oar dañsal, gwell vit ar re all, oh ya me lar deoc’h, fuck vit re bro C’hall” (“je ne suis pas né à Memphis, mais plutôt du côté de Ker Is, et mieux que les autres je sais danser, je vous le dit j’emmerde les Français”). Comme disait la pub de l’album : “Osez vous offrir un Jouin !” Dans un autre registre, le groupe basé à Paris, New Dazont, fera de la new-wave et les Quimpérois de Glaz de la pop. S’ils sont bien présents sur les scènes bretonnes, le retentissement de ces groupes sera modeste, comparé à d’autres pays celtes. Dans le même temps, une vague punk en gallois inonde le Pays de Galles, avec en première ligne les anarchistes d’Anhrefn qui partageront la scène à plusieurs reprises en Bretagne avec ev. Le constat est là : en Bretagne, chanteurs et musiciens se sont plus tournés vers la tradition. “C’est pour des raisons historiques. Au pays de Galles, le protestantisme puritain a essayé d’interdire aux profanes d’utiliser d’autres inspirations que les hymnes basés sur la Bible. Du coup, ils ont très tôt fait de la pop ou du rock. Alors qu’en Bretagne, on a gardé cet héritage traditionnel”, explique Gweltaz Ar Fur, patron de la librairie Ar Bed Keltiek, à Quimper, qui est aussi un des pionniers du folk-rock progressif en Bretagne avec notamment un disque, Chants Celtiques, vendu à plus de cent mille exemplaires au début des années 1970.

(C) Xavier Dubois/ArMen

(C) Xavier Dubois/ArMen

Les enfants du rock breton

“Che Guevara a créé deux ou trois Vietnam. On aurait bien voulu engendrer deux ou trois Storlok, mais ça n’a pas été le cas, regrette Bernez Tangi qui, entre deux invitations en Islande ou en Pologne pour déclamer sa poésie, vient de sortir son nouveau disque, Lapous an tan (“l’Oiseau de feu”). “Le temps allait plutôt vers le trad’, analyse-t-il. Un retour à ce qu’on croit pur et dur. On ne connaît pas assez la tradition et on a peur de s’émanciper. Moi, je peux aller du rock à la gwerz sans problème, les deux m’intéressent. On a parlé du côté rock de Storlok, mais on avait tous une bonne connaissance de la musique bretonne. Ca se sent dans toutes les compos, mais pas de façon évidente. On était nourris de la tradition, mais on ne voulait pas la répéter. Qu’aujourd’hui des gens pensent que “Gwerz ar vezhinerien” de Denez ou “Plac’h Landelo” (des titres repris par Denez Prigent) sont des chansons traditionnelles, c’est un grand honneur.” La relève ? “On est content qu’il y en ait d’autres, mais on pensait qu’on aurait été davantage suivi, reprend Gweltaz Adeux. Mais le problème, c’est le manque de locuteurs. Et il y aura des mecs pour venir couper le ruban rouge du dernier bretonnant. Fuck them all !”

Car un des enjeux est également de proposer du breton dans la vie publique. Pour les jeunes générations, sortir le breton de l’école, en faire une langue vivante et non une langue “en pot”, confinée à la salle de classe. Et les groupes existent : Fiskal Bazar, Tri Bleizh Die, Brieg Guerveno, Daonet, Lik ha lik, Tornaod, Ramoneurs de Menhir (plus de dix mille exemplaires vendus de l’album Dañs an diaoul !), Dom Duff, Operarcanes, Louis-Jacques Suignard, Gwennyn, Nolwenn Korbell, dont on annonce un tournant plus rock dans sa carrière pour le prochain album… Du ska à la pop en passant par le punk et le métal, la nouvelle scène bretonne n’a jamais été aussi importante et diversifiée. “La musique bretonne traditionnelle n’est plus en danger. Maintenant, il reste toute la partie musiques actuelles à développer, ajoute Fañch Roy, guitariste et chanteur de Lik ha Lik, un groupe de hard créé à Rennes en l’an 2000. Le jeune bretonnant est comme tout le monde : il surfe sur internet, voyage, se nourrit d’influences multiples… Il a le droit d’entendre tous les styles de musique et pas systématiquement entendre parler de la Bretagne parce qu’on chante en breton.” Problème. Qui connaît ces groupes ? Qui diffuse cette musique ? “On a essayé d’organiser des concerts avec des associations bretonnes, mais si t’as pas une bombarde ou un biniou ou un tralalaleno, c’est niet. On est aussi victime des quotas. On fait de la musique en France, mais on ne chante pas en français, donc on ne rentre pas dans les cases. L’album de Denez Abernot, par exemple, un nombre de gens incroyable sont passés à côté, alors que c’est pour moi un des plus beaux disques écrit en breton. Il n’y a pas de place pour les langues régionales dans la plupart des maisons de disque”, poursuit Fañch Roy, qui s’est tourné vers Mass Prod, le label punk basé à Rennes pour produire une compilation de trente ans de rock en breton. Déjà, sur chacune des compilations Breizh Disorder, publiées par le label rennais figurait un morceau en breton. Comme un prolongement, Rock e Breizh a vu le jour. Des dizaines de compilations de musiques traditionnelles existent, mais personne n’avait encore pensé regrouper vingt-deux titres rock au sens large. “L’énergie du punk-rock correspond bien à la tradition de liberté et de fêtes qu’ont les gens en Bretagne. La couleur et la beauté de la langue ont leur part dans la création ici. On a eu beaucoup de plaisir à mettre côte à côte du rock, du blues, du hardcore, du reggae et qu’au final le projet reste cohérent. Le but aussi c’est que le rock soit plus vivant en Bretagne”, souligne Vincent, un des “punks-artisans” du label. “Hep rock’n roll Breizh ebet”, sans rock ‘n roll pas de Bretagne, peut-on également y lire… comme un écho à Alan Stivell trente ans après. Le “rock e brezhoneg” est encore en train de monter en puissance. Comme le dit Pierre Boulez, pour que l’explosion ait lieu, il faut que la charge rencontre son détonateur.

Tangi Kermarec

1 Commentaire pour “30 ans de rock en breton”

  1. Loran dit :

    Excellent article, moi qui suis fan de rock bretonisant (Tri Bleiz Die, Kreposuk, ...) j'ai du mal à decouvrir d'autres groupes dans le mêmes genre.

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