Près de Lannion, la petite commune de Lanvellec possède l’un des rares orgues intacts du xviie siècle. Désormais restauré, il a été utilisé par des grands noms de la musique baroque européenne qui viennent, chaque automne, participer aux très réputées rencontres internationales de musiques anciennes du Trégor, un des nombreux festivals de musique classique que compte la Bretagne.
Comme nombre d’églises bretonnes, celle de Lanvellec, en Trégor, possède un trésor. Il ne s’agit pas ici d’une statue, d’un jubé ou d’un retable extraordinaires, mais d’un instrument de musique, un orgue du début du xviie siècle et unique au monde. “C’est le dernier orgue anglais de cette période, s’enthousiasme Gérard Riou, ancien directeur de l’orchestre de Bretagne et membre de l’association des Rencontres de musiques anciennes du Trégor. Pour les musiciens, c’est extraordinaire, car grâce à lui, on peut retrouver les sons de l’époque, les mêmes qu’entendaient les musiciens baroques.” Tous les autres orgues contemporains ont en effet été, soit détruits soit profondément modifiés aux xixe ou au xxe siècle. “Les orgues baroques ont un son plus joyeux, plus léger que les orgues postérieurs”, explique Genièvre Le Louarn, présidente de l’association des Rencontres de musiques anciennes du Trégor. Et tous les orgues n’ont pas été réalisés comme celui-ci par l’un des meilleurs spécialistes de son temps, l’Anglais Robert Dallam.
Un Anglais en Bretagne
L’orgue de Lanvellec a en effet été conçu par un facteur d’orgue d’exception, Robert Dallam. Son père, Thomas Dallam, était déjà réputé et avait installé les orgues du King’s college de Cambridge, de la cathédrale de Westminster et, plus étonnant, celles du palais de Topkapi, à Istanbul, offertes en 1599 par la Couronne anglaise au souverain de la Sublime porte. Robert Dallam a fait son apprentissage auprès de son père, avant de lui succéder en 1630. Il se voit alors confier des chantiers prestigieux, comme les orgues de la cathédrale de York et de Lichfield. Mais Robert Dallam est proche de la Couronne anglaise et catholique, deux bonnes raisons de quitter la Grande-Bretagne lorsque Cromwell et le Parlement renversent la monarchie. Les puritains – des fondamentalistes protestants – prennent le pouvoir, persécutent les catholiques et interdisent la musique dans les édifices religieux. En 1642, Dallam et sa famille débarquent donc à Morlaix, port breton qui entretient à l’époque d’étroites relations commerciales avec la Grande-Bretagne. Tout naturellement, il va ouvrir un atelier et continuer son activité en Bretagne où l’ouvrage ne manque pas. De plus, il peut se prévaloir d’une recommandation des autorités catholiques anglaises en exil, ce qui lui ouvre les portes de la cathédrale de Quimper, dont le chapitre lui commande trois orgues. Puis Dallam va prospecter et réaliser une quinzaine d’orgues en basse Bretagne entre 1642 et 1660, date de son retour en Angleterre à la faveur de la restauration des Stuart. Il est vrai qu’il trouve en Bretagne un marché particulièrement “captif”. Les églises locales comptent peu d’orgues, bien que la péninsule jouisse alors d’une grande prospérité économique, due à son dynamisme démographique, au commerce international, notamment des toiles de lin et de chanvre et à son système fiscal. L’argent afflue dans les paroisses dont les “fabriques” décident d’importants travaux d’embellissement. Les églises bretonnes s’entourent d’enclos paroissiaux monumentaux ou se dotent de flamboyants retables. Certaines fabriques investissent aussi dans les orgues, comme à Saint-Jean-du-Doigt, Lesneven, et Saint-Pol-de-Léon où officie Robert Dallam, parfois accompagné de son fils Thomas qu’il initie à son tour au métier et qui restera en Bretagne après le retour de son père en Angleterre.
En 1652, Robert Dallam reçoit la commande pour un orgue pour la paroisse de Plouégat-Guerrand financé par Vincent du Parc, son fils Louis-Philippe du Parc, seigneurs de Locmaria et marquis de Guerrand. Mais les mesures de l’église ont été mal prises et l’orgue se révèle trop grand. Il est donné à une paroisse voisine, Plestin-les-Grèves. En 1864, le recteur de Plestin “sans consulter, ni population, ni conseil de fabrique, vendit [les orgues] mille francs à monsieur Le Moing, recteur de la paroisse de Lanvellec”. Le prêtre avait besoin de liquidités pour ériger un calvaire après le passage d’une mission des jésuites. Sans le savoir, il venait de sauver l’orgue de Dallam.
Une survie miraculeuse
“Nous avons eu une double chance, estime Genièvre Le Louarn. Les Plestinois auraient pu décider de le transformer et nous aurions perdu les sons d’origine. Par ailleurs, s’il était resté dans l’église de Plestin, il aurait été détruit comme son successeur, lors de l’explosion d’un camion de munitions allemand en 1943. Cet instrument est un miraculé, car il n’existe plus d’autres orgues de Dallam intacts, en Bretagne ou en Angleterre. L’orgue de Saint-Jean-du-Doigt a, par exemple, été détruit dans un incendie en 1955.” Après son acquisition par la paroisse de Lanvellec, seul le buffet est remonté dans l’église, le reste de l’orgue demeurant dans des caisses. “L’église de Lanvellec lui a servi d’écrin où on l’a conservé sans avoir conscience de sa valeur.” Jusqu’en 1971, lorsqu’un historien, Claude Noisel du Crozet, le redécouvre et entreprend son classement. Une dizaine d’années plus tard, Genièvre Le Louarn est alors conservateur régional des monuments historiques. “J’étais assez vexée lorsqu’au ministère, on me disait qu’il n’y avait pas grand-chose en matière de patrimoine architectural et culturel par rapport à d’autres régions. Je répondais que nous avions les orgues. Je me suis battue contre cette condescendance parisienne et pour mettre en valeur le patrimoine inestimable de cette région, dont cet orgue d’un intérêt historique extraordinaire. Avec le service, nous avons donc monté ce projet de restauration que nous voulions exemplaire.” Le financement est ainsi voté dans le cadre du plan Etat-région, un cas unique en France pour un instrument de musique.
Avant la restauration proprement dite, un minutieux travail d’inventaire a été réalisé afin de déterminer les origines de toutes les pièces. “On s’est aperçu qu’il ne manquait presque rien, se souvient Genièvre Le Louarn, sinon deux jeux de tuyaux dérobés en 1928 que nous avons fini par retrouver, avec beaucoup de chance. Certaines parties très fragiles, étaient encore là, comme la caisse à vent, qui constitue le “poumon” de l’instrument. C’est un élément fondamental dans la restauration, car il permet de savoir comment le souffle est envoyé dans les tuyaux de l’orgue et donc de retrouver les sonorités de l’époque.” La restauration prend deux années. Un appel d’offres international est lancé et c’est un spécialiste italien, Barthélemy Formentelli, de Vérone, qui est retenu. Pendant plus de six mois, il s’installe à Lanvellec et effectue un travail minutieux qu’il qualifie de “récupération sonore”. Il commence par démonter la mécanique, le sommier, les porte-vent. Le clavier, le pédalier et la soufflerie seront refaits sur des modèles historiques. Nombre de tuyaux, fabriqués en étain et en plomb, se sont écrasés dans les caisses. Il leur redonne leur forme d’origine et applique de véritables “rustines” sur les parties les plus endommagées. Le passage du facteur d’orgues italien va marquer les habitants de Lanvellec qui s’intéressent de plus en plus à ce qui se passe dans leur église. Lanvellec est une commune du Trégor “rouge”, dont nombre d’élus ou d’habitants communistes voient d’un mauvais œil toute l’attention qui est portée à l’église. Pour les amadouer, Formentelli leur fait découvrir l’instrument et aurait même improvisé l’Internationale sur l’orgue de Dallam…
Un festival ancré territorialement
Les 15 et 16 octobre 1986, l’orgue est inauguré en grande pompe. L’évêque vient bénir l’instrument lors d’une messe solennelle. Gustav Leonhardt, l’un des grands noms européens de la musique baroque se déplace en personne pour l’orgue de Dallam, dont il devient le parrain. “Il est vivant, précis, pétillant. C’est vraiment un merveilleux instrument et je reviendrai en jouer avec joie”, affirme le musicien hollandais. “Après la restauration, l’idée d’organiser ici un festival de musique baroque s’est ensuite très vite imposée, se souvient Genièvre Le Louarn. Il était nécessaire que des musiciens viennent jouer sur l’orgue, sinon il se serait détérioré. Il fallait qu’il devienne un objet de fierté pour les habitants ; nous voulions montrer que Lanvellec possédait quelque chose d’extraordinaire qui ferait venir des visiteurs de partout.”
La première édition du festival a lieu en 1987. Une association de bénévoles locaux se met en place. Plus d’une soixantaine d’entre eux constitue d’ailleurs toujours la cheville ouvrière des Rencontres internationales des musiques anciennes du Trégor, dont la présidence a été assurée pendant longtemps par Jean-Claude Pichon, avant que Genièvre Le Louarn ne lui succède. Les organisateurs décident également que la manifestation aura lieu en automne et non durant la saison touristique. Il s’étale chaque année sur trois week-ends d’octobre. “Ce n’est pas un festival élitiste et snob, souligne Genièvre Le Louarn. Il est au contraire ouvert et ancré territorialement, contrairement à un certain nombre de manifestations similaires ailleurs en France. Plus largement, le but des rencontres est de mettre en valeur le patrimoine trégorrois, qui est impressionnant en termes de qualité et de quantité.” L’église et l’orgue ne sont d’ailleurs pas les seuls atouts de Lanvellec qui possède l’un des plus beaux châteaux du xviie siècle en Bretagne, Rosambo, dont les salles accueillent plusieurs représentations des Rencontres. En vingt-trois ans d’existence, le festival a vu défiler nombre de sommités de la musique baroque en Europe, une musique qui séduit de plus en plus le public. “Nous avons beaucoup progressé en vingt-trois ans, estime Genièvre Le Louarn. Nous avons désormais une structure pérenne et dynamique grâce aux bénévoles. Nous avons gagné en renommée grâce à notre exigence musicale. Nous mettons ainsi l’accent sur la recherche en musicologie. Les musiciens qui viennent ici font des recherches et travaillent sur des partitions anciennes et sur certains morceaux qui sont ainsi redécouverts.”
En rachetant l’orgue de Plestin au milieu du xixe siècle, le recteur de Lanvellec était sans doute loin de se douter du trésor qu’il ramenait dans sa paroisse. Oublié pendant près d’un siècle, puis restauré avec soin, l’orgue de Robert Dallam est donc devenu l’attraction de cette petite commune de six cents habitants, qui fait désormais figure de Mecque du baroque en Europe. “Cela me fait plaisir quand j’entends des gens d’ailleurs qui me disent que Lannion se situe à côté de Lanvellec. La commune a acquis une réelle notoriété grâce à la musique.” L’engouement pour les musiques anciennes semble avoir touché jusqu’au café du bourg qui, humour trégorrois oblige, a été rebaptisé le “baroque”.
Erwan Chartier-Le Floch
Encadré : le programme
Chaque édition des Rencontres internationale des musiques anciennes du Trégor est consacrée à un artiste ou à une période historique. “La musique est une manière d’illustrer l’histoire, de nous restituer une part de l’ambiance d’une époque”, estime Genièvre Le Louarn. Cette année, le programme tournera donc autour du grand compositeur anglais Henri Purcell (1659-1695). Ce dernier a intégré à sa musique des éléments français et italiens, tout en développant un style britannique bien particulier. Purcell avait également été organiste de l’abbaye de Westminster.
Samedi 10 octobre
16 h 30, à l’église de Plouzélambre, Oh sweet Oblivio, par l’ensemble le Jardin de Courtoisie.
20 h 30, au Carré magique de Lannion, Ayres and dances, par l’orchestre baroque de Montauban.
Dimanche 11 octobre
15 h, Théâtre du pays de Morlaix, Shakespeare in ballads, par l’ensemble les Witches.
Vendredi 16 octobre
20 h 30, Église de Ploubezre, Flow my tears, par l’ensemble Lachirmae consort.
Samedi 17 octobre
16 h 30, Écuries du château de Rosambo, conférence sur Henry Purcell, par le musicologue Claude Hermann.
20 h 30, Église de Lanvellec, Cease, Anxious world, par l’ensemble La Rêveuse.
Dimanche 18 octobre,
15 h, Eglise de Pluzunet, O solitude, par Fretwork, consort de viole et Iestyn Davies.
Samedi 24 octobre
20 h 30, Église de Lanvellec, Purcell&co, par Jan Willem Jansen.
Dimanche 25 octobre
15 h, à la cathédrale de Saint-Brieuc, la Fenice, les Favoriti de la Fenice, sous la direction de Jean Tubery.
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