Ajouté le 11 septembre 2009 dans Culture, Littérature
Poètes de Bretagne et d’Amérique
Parmi l’abondante production poétique, retenons le recueil de Marie-Josée Christien, les Extraits du temps. On y retrouve son goût pour la formule bien frappée, énigmatique, à la René Char : “La nuit donne à chacun l’illusion de capturer l’amour”. Le livre est un condensé de fragments de vie”, et réunit des textes parus en 1988 et 1991. Marc Le Gros, toujours très prolifique, nous raconte la véritable histoire de Gérard, le corbeau qu’il eut à demeure pendant plusieurs années : un face-à-face rêveur avec l’oiseau aux neuf métamorphoses : “Le crâne enfoncé dans son caban de nuit/Le grand corbeau n’avoue jamais”. Le poète morlaisien nous donne aussi un joli voyage entre Naples, Syracuse et Venise, sur les traces de sainte Lucie. Chez le même éditeur (La Part commune, à Rennes), Une méditation de Pierre Tanguy sur la mort de son père. Amoureux de la poésie japonaise, l’auteur dit le vide immense laissé dans la nature par un père paysan : “Gouttes de sang dans la sauge fleurie/branches grises des pommiers/tiges nues des cassissiers. Rien ne t’oublie.”
De son côté, Yann-Erwan Paveg renoue avec la veine bardique des Xavier Grall et Glenmor : “Me manquent vos chansons/Aux voliges des granges/Dans les pierres des chapelles/Me manquent vos poésies rebelles”. Dans une même inspiration beatnik, à la Allen Ginsberg, Louis Bertholom propose Amerika Blues. Un cheminement incantatoire accompli de Québec à Key West, sur la face orientale de la côte américaine. Complétons cette revue poétique avec l’essai Jack Kerouac, Breton d’Amérique. Disparu il y a quarante ans, l’écrivain n’a cessé de rechercher l’identité de son ancêtre français, émigré de Bretagne en Amérique du nord au xviiie siècle. La généalogiste Patricia Dagier a démasqué cet ancêtre en 1999 : il se nomme Urbain-François Le Bihan de Kervoac, d’une famille bourgeoise établie à Huelgoat, contraint d’émigrer à cause de ses frasques. L’ouvrage qui paraît n’est pas la réédition du précédent, il rend compte des dix années de recherches qui ont enrichi les premiers travaux. Elle révèle notamment que le fameux “trésor” familial que cherchait Kerouac existait bien sous forme de terres et de maisons, au vieux pays. Mais les trois fils canadiens du peu recommandable Urbain-François n’en surent rien : “ils n’auront jamais su que les oncles et cousins bretons des monts d’Arrée ont savamment organisé le partage, entre eux, des biens qui leur revenaient de droit. Le crime est resté parfait pendant deux siècles et demi.”
Daniel Morvan
Les Extraits du temps, Marie-Josée Christien, Éditions Sauvages, 118 pages, 13 €. Paysage aux neufs corbeaux et La Madone aux vers luisants, Marc Le Gros, La Part commune, 94 pages, 13 € ; 124 pages, 13 €. Que la terre te soit légère, Pierre Tanguy, La Part commune, 96 pages, 13 €. Germination des colères,Yann-Erwan Paveg, Éditions Kildroenn an trev, 124 pages, 12 €. Amerika Blues, Louis Bertholom, Éditions sauvages. 74 pages, 10 €. Jack Kerouac, Breton d’Amérique, Patricia Dagier et Hervé Quéméner, Éditions du Télégramme. 206 pages, 18 €.
Pouliquen, recteur de campagne
Au cours de la première moitié du xxe siècle, le recteur breton était encore le monarque de son royaume. L’abbé Pouliquen, recteur de Tréflez, correspondait bien à cette image flamboyante. Si Paul Meunier a choisi de lui consacrer cette biographie très réussie, documentée et intelligente, c’est que l’abbé était bien connu pour les “chroniques agricoles” en breton qu’il signait dans l’hebdomadaire le ourrier du Finistère, “le seul journal à entrer dans les fermes léonardes à cette époque”. Une véritable figure de son temps. C’est l’une des plumes les plus fines du journal, et sa rubrique “Al labour douar” étend ses considérations jusqu’à la politique et la religion. Cette chronique publiée chaque semaine en Une lui vaudra le titre de “mignoun braz ar Goueriated” (grand ami des paysans). L’ouvrage décrit avec précision le “royaume” dans lequel Yves Pouliquen grandira : Guiclan et le dense réseau des villages léonards, à la fin du xixe siècle, au milieu d’une paysannerie vivant dans une grande précarité (bien loin des riches juloded). Le jeune vicaire se voit attribuer pour son premier poste une paroisse du Trégor-Goëlo, une zone qui a basculé du bonapartisme au bloc laïc, auquel Pouliquen va s’affronter avec virulence. Avant de revenir dans la “terre des prêtres”, à Tréflez où il est accueilli en triomphe : “Un vrai bataillon cycliste, des cavaliers aux montures superbement harnachées, toute une théorie de voitures pimpantes allèrent jusqu’à Goulven prendre le nouveau recteur. Tout au long du chemin le peuple de Tréflez était accouru, des grappes humaines juchées sur les fossés et dans les champs saluaient respectueusement celui que le chef du diocèse leur envoyait.”
D.M.
Fañch Couer, un recteur en son royaume, Paul Meunier, Skol Vreizh, 272 pages, 20 €.
Un autre mai
Mai 69, c'est d'abord une écriture, nerveuse, précise, audacieuse, parfois géniale, parfois déroutante, voire difficile, comme peuvent l'être certains solos de jazz ou une succession de plans cinématographiques Nouvelle vague. Les fulgurances de l'écriture qui touchent au fond comme à la forme ne parviennent pourtant pas - et c'est là le charme de ce roman - à masquer la tendresse et la douce mélancolie qui traversent ces pages. L'époque, c'est l'adolescence, la fin de la civilisation rurale, la promesse des idéologies qui, faute de mieux, apporteraient au moins du nouveau… Dans l'esprit de ce fils de paysans dont l'émouvant manque de confiance en lui ressemble alors à celui d'un pays tout entier, l'éveil à la sexualité, à la lecture, aux idées se fait dans un étonnant mélange de fébrilité et de distance. Comme s'il pressentait déjà que l'automne venu, il ne resterait au final que peu de choses des sagesses déclamées par les maoïstes parisiens venus réviser aux champs leurs manuels de lutte des classes… Alors que même que sous ses yeux se perdaient de vraies richesses, celles d'un monde que l'homme de lettres en devenir ne pourrait jamais tout à fait quitter. Quand le bon sens paysan habite un vrai talent littéraire…
Yann Rivallain
Mai 69, Daniel Morvan, Éditions du temps, 205 pages, 13 euros.
La paysanne qui aime les Gitans
“Dans notre métier, il y a des rencontres anodines. Purement professionnelles du début à la fin. Point. Et il y a celles, rares, qui déclenchent une vraie joie. Une sorte d’émerveillement tout simple.” Et ce 27 avril 2006, la journaliste Sabrina Rouillé a su pourquoi elle faisait ce métier, en rencontrant Marie-France Brune. Dans sa ferme des Grands Champs, au Mont-Dol (Ille-et-Vilaine), où elle vit comme il y a cinquante ans, fichu sur la tête, Marie-France a noué un lien indéfectible avec les gitans installés près de chez elle. Ici, aux marges du monde, affrontés à l’essentiel, les humains serrent les coudes. Les gamins “apparaissent comme des anges” pour lui prêter la main aux travaux. Elle leur lit des livres. Marie-France a confié ses carnets à la journaliste, qui en a tiré ce récit. Ses amis gitans sont des manouches. “Le manouche, simple petit forain, le plus pauvre, qui a le plus grand cœur. Il se sédentarise aujourd’hui. Il est celui que je fréquente le plus.” Elle les connaît depuis les bancs de l’école : “j’étais un aimant pour eux, j’avais une force en moi que j’ai toujours conservée et qui les attirait”. Et depuis, dès qu’une tâche apparaît trop lourde pour la paysanne au grand cœur, surgissent Rocky, Starsky, Adolphine ou Angelina. Une magnifique histoire d’humanité, illustrée par les belles photos en noir et blanc de Stéphane Maillard. “Ce livre est l’aboutissement de ma liberté”, assure Marie-France.
D.M.
Et j’irai voir la mer en vélo, Marie-France Brune, prélude de Yvon Le Men. Diabase, 80 pages, 24 €.
Souvenirs de Mona Ozouf
Beau livre que cette autobiographie de Mona Ozouf, ce retour sur la trajectoire d’une fille de militant (Yann Sohier) dont elle aura comme prolongé le parcours, sur les bases d’une admiration commune pour Ernest Renan. Mona Ozouf tisse les liens multiples entre les deux pôles, de sa double culture, entre une enfance bretonne et une éducation universaliste, avec un credo : « le sens de la particularité renforce le sens de l’universel ». Le livre est émaillé de beaux portraits : la grand-mère, la mère, Louis Guilloux, Gaston Bachelard, ce « Marx bourguignon », l’historienne communiste Annie Kriegel, François Furet… Un héritage qu’elle aura su assimiler grâce à l’art suprême de la composition française : « Après tout, c’est l’individu qui tient la plume et se fait le narrateur de sa vie. La narration est libératrice. C’est elle qui fait de la voix “presque mienne” d’une tradition reçue la voix vraiment mienne d’une tradition choisie. »
D.M.
Mona Ozouf : Composition française, retour sur une enfance bretonne. Gallimard, 260 pages, 17,50 €.