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Ajouté le 23 juillet 2009 dans Editos

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Edito ArMen n°171

Bienvenue à Guingamp

Il faisait bon être breton, ce 9 mai 2009, lorsque Guingamp et Rennes se sont affrontés en finale de la Coupe de France de football. Pour bien des commentateurs, la Bretagne avait d’ailleurs déjà gagné, avant même le coup de sifflet de l’arbitre. À tel point que l’excitation et la liesse qui ont précédé, puis suivi la victoire historique de Guingamp, un club de ligue 2, ont pris un caractère extraordinaire. Extraordinaire aussi, la polémique qui a entouré la possibilité d’interpréter ou non l’hymne breton, le “Bro gozh ma zadoù”, au Stade de France, avant le début du match, réclamée notamment par l’Union démocratique bretonne et le conseil régional, qui ont par ailleurs distribué des milliers de Gwenn-ha-du à l’entrée du stade. Plus extraordinaire encore, l’orchestration mi­nutieuse de l’avant-match. Tout s’est passé comme si la vague d’enthousiasme qui s’apprêtait à déferler sur le stade devait être contenue et rester relativement discrète pour le spectateur hexagonal. Le “Bro gozh” a .nalement été autorisé dans l’enceinte, à condition d’être interprété une heure et demie avant le match et la prise d’antenne des télévisions nationales. On s’est amusé ou inquiété d’apprendre que quelques jours plus tard, le 13 mai, la télévision publique espagnole est allée beaucoup plus loin lors de la retransmission de la .nale de la Coupe d’Espagne, qui voyait elle aussi se disputer deux équipes portées par un sentiment identitaire fort, Bilbao et Barcelone. Le réalisateur a, cette fois, carrément opéré des décrochages locaux, quittant le direct et le stade madrilène au moment même de l’arrivée du couple royal et de l’interprétation de l’hymne espagnol, copieusement si.és par les spectateurs. Dès le lendemain, Julian Reyes, le directeur des programmes sportifs de la chaîne, était limogé… Faut-il s’étonner que le parallèle entre les deux événements n’ait pas été fait de part et d’autre ? En Bretagne, on était certes plus d’humeur à faire la fête qu’à se plaindre. Alan Stivell avait, après tout, pu chanter l’hymne en live plus tard dans la soirée, loin du regard des caméras, certes, et faire vivre un grand moment aux 85 000 spectateurs présents. On peut tout de même relever que la tactique défensive parisienne a été plus .ne que le passage en force madrilène, même si l’annonce, faite peu de temps auparavant, que le président de la République française n’assisterait exceptionnellement pas à la finale, a frisé le carton rouge. Flairant le hors-jeu, d’autant que l’éditorial piquant d’un de nos confrères du Télégramme ne risquait pas de passer inaperçu, le président se serait ravisé, arrivant presque en catimini en cours de partie, redoutant à l’évidence les sifflets, intolérables dans ce pays aux oreilles si fragiles. Ce que notait d’ailleurs Michel Platini dans une interview donnée au Monde, en octobre 2008 : “Il y a trente ans, quand je jouais avec l’équipe de France, “La Marseillaise” était siflée sur tous les terrains. Mais à l’époque, les politiques ne s’intéressaient pas au football et ça ne choquait personne. […]. Cette histoire de sifflets est devenue une affaire politique qui n’a rien à voir avec le sport.”

Une occasion manquée
De quoi a-t-on peur exactement ? Du regroupement de plusieurs millions d’êtres humains derrière un sentiment d’apparte­nance qu’on ne partage pas nécessairement ? Du rassemblement généreux et pacifique d’hommes et de femmes qui se recon­naissent dans une équipe sportive à la fois modeste, enracinée et naturellement multiculturelle ? Les Bretons auraient-ils eu tort de retenir la leçon française donnée au monde, lors du mondial 98 ? Ont-ils eu tort de participer, avec une ferveur qui a surpris plus d’un, à cette autre aventure sportive et humaine, célébrée dans le voile d’un autre drapeau, tricolore cette fois ? L’euphorie collective, les effusions de fraternité et d’amour pour une terre ou un groupe d’humains, lorsqu’elles sont spontanées et pacifiques, n’ont-elles pas la même valeur d’une communauté à l’autre ? Ceux qui croient voir dans l’impressionnant élan de patrio­tisme qui a saisi les Bretons à l’occasion de cette finale un rejet de leurs autres appartenances se trompent certainement. En tout état de cause, ils commettent une erreur en cherchant à minimiser un tel phénomène, plutôt que d’en faire une opportunité pour approfondir et comprendre ce que représente aujourd’hui le sentiment d’être breton. On peut supposer que les habitants d’autres régions de France auraient aimé partager, par écran interposé, ces heures de folie bretonne, tirer au clair cette histoire d’hymne – national, dites-vous ? – et ainsi, mieux comprendre ceux dont ils sont après tout les concitoyens. À moins qu’on ne préfère les infantiliser le plus longtemps possible, quitte à les émerveiller de temps à autre en leur rappelant qu’ils sont tout de même bienvenus chez les C’htis, les Basques ou les Bretons. Dans ce cas, le “Bro gozh”, le talent d’Alan Stivell, les taquineries entre la haute et la basse-Bretagne, la ferveur sportive particulièrement populaire des Bretons, ou encore la fierté d’appartenir à ce morceau de terre resteront l’affaire de ceux qui y vivent au quotidien, quelles que soient leurs origines. À qui jettera-t-on alors la pierre et qui aura le plus de regrets ?

Yann Rivallain, rédacteur-en-chef/©ArMen n° 171. Juillet-Aoôut 2009.

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