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Ajouté le 27 juillet 2009 dans Culture, Dossiers, Musique

Le festival du bout du monde

Dernier né des grands festivals bretons de l’été, le festival du Bout du monde, consacré aux musiques métissées, se tient depuis dix ans au cœur de la magnifique presqu’île de Crozon. Bâti avec un réel engagement de la population locale, il est devenu une source de fierté, de cohésion et de rayonnement pour un territoire dont il est désormais l’emblème.

La scène Landaoudec

La scène Landaoudec. Photo :© Samuel Jouon/Quai Ouest

Trois jours de paix et de musique. Des centaines d’hectares à parcourir. Promène-toi pendant trois jours et trois nuits sans voir un gratte-ciel ou un feu de circulation… Fais voler un cerf-volant, bronze, cuisine toi-même tes repas et respire de l’air pur.” Parmi les festivals bretons qui pourraient reprendre à leur compte cette publicité du premier festival de Woodstock, organisé à Bethel, dans l’État de New York, en 1969, le Bout du monde figure en bonne place. Jacques Guérin, son fondateur, avait-il à l’esprit les deux cents hectares de prairies américaines, parcourues par les moissonneuses à quelques jours de son ouverture et les images terribles des champs lunaires de l’après-festival, lorsqu’il a imaginé monter un festival au milieu de la presqu’île de Crozon ? Bien qu’une partie de ses références musicales le relie à cet univers, en feuilletant les pages de ces dix années de festival, on s’aperçoit qu’en réalité, peu de chose rapprochent ces événements, si ce n’est une certaine idée de conjuguer fraternité et musique en veillant à ce que les aspects financiers ou commerciaux ne monopolisent pas le devant de la scène. Si comparaison il doit y avoir, selon Jakez Bernard, responsable de Label Prod à Quimper, c’est plutôt vers le prestigieux festival Womad, inventé par Peter Gabriel et qui a désormais lieu aux quatre coins du monde, qu’il faut se tourner. Selon lui, on retrouve la même exigence de qualité et d’éclectisme, un vrai sens artistique, presque intuitif et un apport étroit avec les populations octales, autant d’éléments qui font e ce festival une superbe réussite.”

Il fallait pourtant du culot pour imaginer rassembler des dizaines e milliers de personnes et des artistes du monde entier sur une presqu'île de l’extrême ouest de la regagne et de l’Europe, dans les prairies de Landaoudec : cinquante-quatre hectares de terres plus ou oins entretenues, où paissaient es vaches et rouillaient quelques arcasses de voitures. Situé à proximité de la mer, au cœur d’une des lus belles péninsules de la façade atlantique, à deux pas de lieux déjà connus par le tourisme ou la pêche, comme Morgat, Camaret ou le somptueux cap de la Chèvre, sans oublier la proximité de Brest, ce site n’avait cependant guère d’équivalent. À l’époque où il réfléchit au concept, Jacques Guérin, un Guérandais issu d’une famille de paludiers, a déjà derrière lui une vingtaine d’années d’expérience dans le monde de la musique. Après avoir commencé une formation de footballeur professionnel à l’as Saint-Étienne, au début des années 1980, il met le cap sur Brest, où une objection de conscience le conduit à assurer la permanence du claj, un centre d’éducation populaire brestois.

Un foyer de création musicale

Jacques Guérin, fondateur du festival

Jacques Guérin, fondateur du festival. Photo : © DR/Quai Ouest

C’est avec quelques musiciens de l’association qu’il organise le festival Rock sur la Blanche, en 1984. Il dirige ensuite le nouveau centre de création musicale, qui ouvre au Quartz en 1989 et propose un centre de ressources, des studios et des salles de répétition. Il publie aussi le très précieux Guide de la musique en Bretagne. De cette aventure, qu’il qualifie volontiers de “laboratoire d’idées”, vont naître bien des projets, dont une structure dédiée à l’organisation d’événements, fondée avec les créateurs du futur Fourneau. La petite sarl prendra en charge l’organisation des Grains de folies, un festival consacré au théâtre et aux arts de la rue, ainsi que les fameux Jeudis du port. Après une “journée de chômage” consécutive au dépôt de bilan de la structure, en 1994, Jacques Guérin fonde la société Quai Ouest et reprend l’organisation des Jeudis du port tout en assurant la programmation des animations de Morgat et de Plouescat, de concerts au Vauban à Brest, mais aussi à Rennes ou à Nantes et en faisant tourner quelques groupes comme Red Cardell et les Goristes. C’est donc au sein de Quai Ouest, qui est aujourd’hui encore l’organisateur du festival, qu’est né le projet d’un grand événement musical dans la presqu’île de Crozon, à la fin des années 1990. “Il ne s’agissait pas de faire un festival hors-sol, mais bien de proposer un projet susceptible d’entraîner l’adhésion des élus, des associations, des entrepreneurs et de la population locale, explique Jacques Guérin. Je vivais dans la presqu'île et pouvais compter sur le soutien d’amis presqu’îliens comme Loïc Quero et Marc Ribette, qui ont cru d’emblée au projet. Nous avons proposé un projet à la mairie de Crozon et reçu un accueil favorable du maire, Jean Cornec, qui envisageait la tenue d’un festival pour célébrer le changement de millénaire. Nous avons ensuite organisé des réunions dans les sept communes avec les élus, les associations, les acteurs économiques pour proposer un concept qui consistait à ouvrir la presqu’île au monde, à travers les musiques métissées, dans un site naturel, et en associant au maximum la population au projet.”

Katell, une presqu’îlienne qui, depuis dix ans, pose ses vacances au moment du festival pour ne pas rater une édition du “Boudu” se souvient du scepticisme qui régnait alors dans la population. “La première année, nous sommes allés pour voir, témoigne-t-elle. Ici, les gens sont souvent un peu méfiants vis-à-vis de l’extérieur, ils avaient peur que le festival entraîne des perturbations ou attire une certaine “faune”, voire ne devienne une rave-party géante ! Louis Ramoné, l’actuel maire de Lanvéoc, commune qui accueille une bonne partie des campeurs et des véhicules, remarque que dans la population locale, les craintes se sont rapidement dissipées, car les équipes ont démontré un grand professionnalisme en réglant rapidement les problèmes d’embouteillage des débuts et en innovant en matière de transports et de parkings. Avant le premier lever de rideau, si sur place, on s’interroge, ailleurs, on doute franchement… “En dehors de la presqu’île, peu de gens croyaient au festival, se souvient Jacques Guérin. On nous voyait un peu comme une bande de furieux sur une presqu’île peuplée de gens belliqueux, personne ne misait sur nous, sauf la population locale et nos partenaires, qui sont d’ailleurs restés les mêmes depuis le début !”De fait, quelques jours avant l’ouverture des portes, si le terrain est prêt, les deux scènes en place et le camping délimité, bien des interrogations subsistent. “Nous n’avions que très peu de réservations, se souvient Jacques Guérin, et aucune idée du monde qui viendrait. À 4 h du matin, le jour de l’ouverture – prévue à 17 h – une pluie diluvienne s’est mise à tomber sans interruption, inondant totalement le terrain, pour lequel nous n’avions alors pas d’assurance !” Il faut imaginer Jacques Guérin pendu à son téléphone pour obtenir les dernières prévisions de Météo France, qui prévoit une fenêtre d’accalmie pour la fin de l’après-midi. Le sort du festival se joue dans le courant de l’après-midi.“Soit on ouvrait les portes coûte que coûte, en se retroussant les manches, soit le festival était mort-né”. Tout le monde se serre alors les coudes, y compris des artistes comme Erik Marchand et le Taraf de Carabansebes, qui montent sur scène sans avoir effectué le moindre réglage son et jouent au milieu des serpillières. “Cette première édition a eu quelque chose d’épique, de très beau, qui a véritablement cimenté les bénévoles.” Le public breton, qui ne sait rien des angoisses des organisateurs, répond à l’appel : dix-sept mille entrées seront enregistrées la première année, où Johnny Clegg et Alan Stivell se partagent la tête d’affiche. Au sein de l’équipe, l’enthousiasme de clôture est tel que la décision est prise d’organiser le festival tous les ans au lieu de l’édition biennale prévue à l’origine.

Un succès avant tout musical

Amadou et Mariam en 2005

Amadou et Mariam en 2005. Photo : © Franck Bettermin

Antonin Masset, chargé des relations extérieures du festival depuis 2005, estime qu’une des principales raisons de l’engouement immédiat qu’il a suscité vient de ses choix artistiques exigeants. À la différence de certaines manifestations estivales, dont la programmation est quasi identique d’un bout à l’autre de la France, chaque édition du Bout du monde promet davantage de découvertes que de têtes d’affiches. Cela tient, certes, au fait que les musiques dites “du monde” sont moins médiatisées, mais aussi à l’état d’esprit de l’équipe : “Nous cherchons à titiller l’oreille des gens, explique Jacques Guérin. On est content d’avoir Joan Baez ou Joe Cocker, mais on veut dépasser ça, on tient à proposer des surprises au public”. Dans le dépliant du festival, des célébrités comme Marianne Faithfull ne sont pas spécialement mises en avant et jouent à armes égales avec des musiciens bretons ou de pays et d’îles quasiment inconnus et parfois très peu écoutés. Jakez Bernard vise juste lorsqu’il compare le Bout du monde à Womad, référence mondiale en la matière. Peter Gabriel n’a-t-il en effet pas défié quiconque de venir à un festival Womad sans être enthousiasmé ou inspiré par au moins un élément de la programmation ? Pour définir la ligne musicale du festival, Antonin Masset parle de “musiques métissées”, qu’il qualifie de musiques du monde actuelles, plus ou moins ancrées dans une tradition populaire locale. “On ne recherche pas l’exotisme à tout prix, mais les belles choses qu’on aime, celles qui nous font aussi comprendre que même si on n’a pas la même culture, on a bien souvent les mêmes repères”. D’où une programmation qui surprend et fait mouche, lorsqu’une vieille chanteuse de calypso de Tobago, totalement inconnue, succède par exemple à un artiste comme Thiéfaine, un groupe tibétain à Tiken Jah Fakoly ou aux frères Morvan, le groupe Tryo à de la musique mandingue, Alan Stivell à un ensemble tambourinaire du Japon. “Chaque année, on découvre des groupes géniaux qu’on ne connaît pas du tout, témoigne Katell. On apprécie ces découvertes tout autant que de voir jouer dans de super conditions, très près de la scène, voire du bar, sans être bousculés, des artistes mythiques comme Pierre Perret, Enrico Macias ou Robert Charlebois.”

Jacques Guérin tient à la dimension artisanale de la programmation, faite de propositions d’artistes en tournées, mais aussi de suggestions d’amis du festival, de coups de cœur de l’équipe, de contacts pris avec des groupes après écoute de leur disque. Quitte à refuser certains artistes ou producteurs trop gourmands. “Nous travaillons avec des artistes libres qui gèrent leur carrière, pas avec des produits marketing créés par la télévision. Beaucoup d’artistes sont passés ici tôt dans leur carrière, comme Ridan ou encore Victor Deme.”Présents en nombre depuis des années, les journalistes spécialisés dans les musiques du monde ne s’y trompent pas et reconnaissent la valeur de la programmation. En 2009, France Inter sera d’ailleurs pour la première fois présente sur le site. La musique bretonne occupe elle aussi une certaine place, dans la mesure où elle s’insère dans l’esprit du festival : “On insiste plutôt sur les expériences bretonnes de métissage, comme par exemple la Kreiz Breizh Akademi, dont la deuxième promotion Izhpenn12 (après Norkst), se produira cette année ou encore des expériences de fusion, comme des percussions sénégalaises avec le bagad Men ha Tan.”Si ce festival ne met pas spécialement la musique bretonne en avant, Antonin Masset estime cependant “qu’il doit aussi son succès au dynamisme des Bretons et de leur culture, qui a été préservée et continue à évoluer, à l’image de celles de la Corse ou du Pays basque”.

Une fête à taille humaine

Le mariage de génération est une des caractéristiques du festival du bout du monde

Le mariage de génération est une des caractéristiques du festival du bout du monde. Photo :© DR/Quai Ouest

-delà de la musique, le succès du “bdm” tient largement aux valeurs qu’il véhicule au sein du public comme des mille cinq cents bénévoles qui y travaillent. Convivialité, taille humaine, dimension familiale sont les qualificatifs qui reviennent le plus souvent à son égard. En2003, alors que la programmation est déjà bouclée, le chanteur Manu Chao exprime son désir de venir jouer au festival. Pour le public, si ce n’est pour ses organisateurs, la venue d’une telle icône du métissage musical et de l’engagement mondialiste est un événement qui marquera durablement le Bout du monde. Nombreux sont ceux pour qui la rencontre de l’ex-chanteur de Mano Negra et des frères Morvan, lors d’une troisième soirée exceptionnellement organisée le lundi soir, reste un moment inoubliable. L’année suivante, le festival adoptera définitivement son format sur trois jours et se dotera d’une nouvelle scène – le chapiteau cabaret des musiques du monde – en plus de la scène Landaoudec et de la scène Kermarrec.

Dès la troisième année, les organisateurs font le choix de limiter le nombre d’entrées à vingt mille par jour pour conserver la convivialité dès premières éditions. “Nous pourrions sans problème mettre cinquante mille personnes sur le même site, explique Jacques Guérin, seulement les conditions d’accueil ne seraient pas les mêmes.” Créer, voire orchestrer la pénurie est aussi une technique qui a fait ses preuves pour assurer la réputation d’un festival. Jacques Guérin est d’ailleurs reconnu pour son habileté certaine en matière de gestion de la billetterie. L’an passé, il n’a pas hésité à attaquer en justice le géant E-bay qui permettait la revente de billets au tarif fort sur son site d’enchères en ligne. Il reste que les forfaits trois jours (à 61 euros) sont bel et bien écoulés tôt dans la saison et que le festival se tient le plus souvent à guichets fermés. À noter que pour ce qui est des billets comme des consommations, le “bdm” pratique des tarifs volontairement inférieurs à bien d’autres manifestations, toujours dans un souci de permettre à tous les publics de profiter de la fête. Miser sur la qualité de l’accueil et la dimension humaine est indispensable pour s’assurer de l’adhésion du public, mais aussi du soutien moral et opérationnel des autorités, quand on sait les risques liés aux grands rassemblements de foules. Difficile en effet de gérer les dérapages de milliers de jeunes campeurs décidés à dépasser leurs limites, prévenir les risques liés à l’alcool ou aux drogues lorsqu’on est débordé par le nombre. Pour aborder ces problèmes qui peuvent compromettre l’image d’un tel événement, les organisateurs du Bout du monde ont mis un dispositif de prévention en place, qui comprend une tente d’information sur les conduites addictives, l’alcoolémie, la prévention des MST ou encore les problèmes auditifs. Douze mille paires de bouchons d’oreille sont aussi distribuées aux festivaliers.

Au-delà de la jauge, il y a l’attention portée à la qualité de l’accueil et aux prestations annexes, comme la restauration, les campings, dont l’un est réservé aux familles, et l’accès au site. “Sur dix ans, c’est surtout à ce niveau que le festival a évolué, explique Jacques Guérin. Nous avons amélioré progressivement les toilettes, les douches, les supérettes, la sécurité, l’éclairage, mais aussi la restauration, car les premières années, les files d’attentes étaient trop longues.” La dimension familiale du festival tient aussi à sa programmation : “Si notre moyenne d’âge est de 28 ans, soit beaucoup plus que les festivals de ce type, c’est aussi parce que nous faisons venir des artistes qui touchent des publics correspondants, comme cette année, Maxime Le Forestier ou Marianne Faithfull», explique Antonin. Au bdm, on aime évoquer la présence de personnes âgées, qui s’installent sur un pliant pour regarder les concerts, chose inimaginable dans bien des festivals. En effet, la taille du site et le nombre de billets permettent à la fois de circuler sans difficultés d’une scène à l’autre et de rester proche des scènes, sans craindre les bousculades. Le plus souvent, on peut même boire un verre à proximité de la grande scène et profiter ainsi des deux points forts du festival, la musique et la convivialité réelle qui règne autour des bars. “Chaque bar a son public d’habitués, témoigne Katell. On y retrouve une ambiance similaire chaque année, c’est un peu un rituel que de se retrouver là au festival. On voit des gens de la presqu’île qui se saluent ici alors qu’ils ne s’adressent jamais la parole le reste de l’année. Pour beaucoup de presqu’îliens, le festival est devenu un moment à part, un break par rapport à la vie quotidienne, on s’immerge trois jours dans un autre univers et on ne pense plus au reste.”

Musique et écologie

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Distribution de lait au petit matin dans le camping. Photo :© Samuel Jouon/Quai Ouest

S’il tient à garder le lien avec le monde paysan et notamment les agriculteurs de la presqu’île, Jacques Guérin évite les grands discours sur le développement durable et la dimension “écolo” du bdm. Son jeune collaborateur détaille en revanche volontiers les multiples initiatives prises au fil des ans. Le Bout du monde a par exemple été le premier festival en France à investir à cette échelle dans un service de gobelets réutilisables (quarante mille euros d’investissements) qui sont désormais prêtés à d’autres grands festivals bretons. Au-delà des désormais classiques toilettes sèches et autres système de recyclage des déchets, le festival met par exemple huit mille mégotiers de poche à disposition des festivaliers. Un itinéraire cycliste est aussi proposé à partir de Châteaulin : ceux qui l’ont emprunté sont récompensés par une crêpe à l’arrivée ! On devine qu’avec un budget annuel de 1,4 million d’euros et seulement 3 % de subventions, les choix ambitieux du festival ne peuvent être mis en pratique que grâce à l’implication très forte des bénévoles. Les quatre salariés du festival s’appuient bien sûr sur une centaine d’intermittents durant l’été, mais aussi et surtout sur mille cinq cents bénévoles, dont cent vingt dans l’équipe d’organisation, à 95 % brestois ou de la presqu’île. En tout, soixante-quatorze associations locales mettent leurs membres à disposition, moyennant un don équivalent à trois euros de l’heure qui revient à l’association. Chaque année, quatre-vingt-dix mille euros sont ainsi versés au budget des associations de la presqu’île grâce au festival. Les associations bénéficient aussi de mille cinq cents “pass” qui font localement l’objet d’une certaine fierté.

La préparation du festival commence trois semaines et demie avant l’ouverture et s’achève trois semaines après l’événement. Chaque bénévole donne trois jours de participation avant ou après, ou bien quelques vacations durant le festival. “Nous faisons attention à respecter les bénévoles du festival, explique Antonin Masset. Ils reçoivent des vrais repas dans un lieu convivial baptisé le “chaudron”, à l’abri !”. Une habituée qui a collaboré à plusieurs éditions du festival, reconnaît que le climat est assez serein du côté des bénévoles. Les places sont d’ailleurs rares et réservées en priorité aux membres d’associations locales. “Bien des bénévoles sont là depuis le début, ils ont appris avec nous à tenir le bar, à s’occuper de la presse, gérer les parkings, les transports, explique Jacques Guérin. Une des choses qui me touchent le plus dans le festival est d’avoir pu fédérer autant de gens qui, bien que presqu’îliens, ne se connaissaient pas, qu’ils soient retraités, jeunes, pilotes d’hélico, banquiers ou instituteurs, autour d’un projet commun.” À tel point que, selon des témoins, le directeur du festival est régulièrement submergé par l’émotion au moment de son ouverture.

L’esprit particulier que mettent en avant les organisateurs et que défendent aussi les presqu’îliens est également salué par les artistes qui participent à ce festival. Certains d’entre eux reviennent même en tant que festivaliers. “Mouss”, ex-chanteur de Zebda est de ceux à qui l’esprit et l’ambiance particulière n’a pas échappé. “Notre premier concert a été inoubliable, se souvient-il. Tant le magnifique site que la dimension réellement humaine, la convivialité des bénévoles et des organisateurs nous ont impressionnés. C’est extraordinaire, alors que justement, selon nous, ça ne devrait pas l’être ! C’est devenu très rare de ne pas se sentir dans l’industrie de la musique. Sans pour autant cracher dans la soupe, nous pensons qu’il y a autre chose qui se joue, ce n’est pas qu’une question de programmation. Des festivals world, il y en a d’autres, mais ici le contexte culturel et géographique breton lui donne une atmosphère très particulière. Au Bout du monde, on ressent immédiatement une dimension humaine, collective, patrimoniale. Il y a quelque chose de tribal que nous avions déjà ressenti à Brest en organisant nos “aoc, apéros d’origine contrôlés”. On sent la présence d’un vrai socle culturel, basé sur la transmission de la culture populaire bretonne, un rapport très fort et très ouvert à l’identité. Cela donne quelque chose d’hyper original et hyper ouvert à la fois, comme une capacité à revendiquer son identité tout en s’ouvrant à l’Afrique et au reste du monde. Ici, on sent que c’est sincère, ce n’est pas une posture !”

Tous au Bout du monde

Contrairement au fameux cliché, au Bout du monde, on ne passe pas forcément son temps à scruter l’horizon pour y guetter un changement de temps. On aime aussi le contempler avec sérénité, sans chercher à aller plus vite que la musique. “Nous allons continuer à faire ce que l’on aime, faire découvrir des musiques du monde entier dans un cadre humain et une ambiance de partage, explique Jacques Guérin. Nous ne cherchons pas la reconnaissance, mais plutôt à faire quelque chose de sérieux, sans nous prendre au sérieux. Un bon festival, c’est comme un pot-au-feu, ça se mijote et ça se partage.” Antonin Masset, originaire de Saint-Étienne, n’est pas prêt non plus de tomber dans l’autosatisfaction. Pour lui, le festival est comme il est “grâce à la gentillesse et à la générosité des Bretons, leur esprit bon vivant, toujours prêts aux rencontres. Un tel festival ne pourrait pas exister dans bien des endroits. Il est rare de pouvoir rassembler autant de monde faisant la fête sans connaître de débordements".

Pour avoir préféré “le terroir aux paillettes”, à l’instar d’autres grands festivals bretons comme les Vieilles charrues ou encore le Festival inter-celtique, le Bout du monde dépend moins de la reconnaissance médiatique que beaucoup d’autres grands rassemblements hexagonaux. Sa réputation le précède cependant auprès des artistes et d’un public breton qui n’est jamais aussi comblé que lorsque l’appartenance à une terre, qu’elle soit île, presqu’île, pays ou presque pays, est célébrée dans l’ouverture à la parole, aux sons, aux rêves et aux colères des autres. Rêvons que le chant du monde résonne des décennies durant le long des falaises de la presqu’île de Crozon… et nous rappelle de la plus belle des manières que pour quelqu’un, quelque part, chaque homme sur terre vit lui aussi au bout du monde. ■

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