Ajouté le 23 mai 2009 dans Editos
La scène se passe pendant le festival des médias celtiques de Caernarfon : lors d’un débat sur la production dans les pays celtiques, la première question venant de la salle est posée par un Cornouaillais, qui commence par s’excuser de venir d’un des “petits pays celtiques”, qui ne dispose ni de diffuseur
ni de studios pour produire ses propres œuvres, quels que soient les talents locaux. Avec une franchise teintée d’un certain découragement, il s’adresse aux Irlandais, Écossais et Gallois et leur demande “s’il y a une quelconque utilité pour un producteur d’un pays celtique aussi démuni de se tourner vers ses puissants “cousins” ou s’il vaut mieux travailler avec son voisin immédiat, l’Angleterre, autant dire Londres. L’histoire de la participation bretonne à ce festival montre, qu’au fil des ans, bien des producteurs bretons se sont eux aussi mis à douter de l’intérêt de se tourner vers les pays celtiques plutôt que Paris ou les pays francophones.
Une des réponses données par les participants mérite cependant réflexion. Selon ce producteur irlandais, il ne s’agit pas de rechercher des partenaires parce qu’ils sont Celtes ou parce que cette appartenance va ouvrir des portes, il s’agit d’abord d’établir des relations personnelles et une complicité intellectuelle afin d’apprécier mutuellement un talent et des idées. Selon lui, ce n’est qu’à cette condition que de bons projets et des vraies collaborations émergent. Seulement pour se trouver des affinités et échanger de manière profonde, il ne suffit pas de déclarer son appartenance à un pays où se parle encore une langue celtique, relié par l’histoire à tel ou tel voisin. Il faut certainement aussi porter en soi ce supplément d’âme, ce filin invisible qui relie parfois les hommes au-dessus des frontières, des mers ou des communautés. Dans le cas des pays celtiques insulaires, il est évident, qu’on le veuille ou non, que deux conditions sont essentielles à la réussite de tels projets : la première est de maîtriser l’anglais à un niveau suffisant pour exprimer son talent, sa sensibilité, son humour et mesurer ceux de l’autre. La deuxième condition est, semble-t-il, de pouvoir parler et créer dans sa propre langue celtique, car c’est bien son existence qui est à la base de toutes ces initiatives. C’est en effet lorsque ces langues sont au premier plan que l’appartenance à cette communauté de nations est la plus palpable, apte à fonder des liens profonds et devenir source de créations ambitieuses. C’est là que le reste des affinités géographiques, historiques, ethnologiques ou encore linguistiques devient un formidable matériau de création.
On pourrait d’ailleurs étendre le propos à bien des projets de coopérations internationales. Ils ne fonctionnent jamais aussi bien que lorsque la main que l’on tend est ferme, porteuse de richesses et de sens. Bien des projets européens achoppent parce que c’est uniquement l’existence d’une possibilité de financement qui conduit à leur naissance précipitée, sans que l’on se penche réellement sur les autres motivations à travailler ensemble. La simple présence d’un héritage culturel commun, s’il ne se conjugue pas au présent, n’est pas toujours d’un grand secours. Un couple de Maoris échangeait il y a quelques années avec un Breton et lui racontait le destin de leur langue minoritaire, qu’une partie de leur propre peuple ne parvenait même plus à reconnaître dans la rue. Ils évoquaient la gêne ressentie parfois en parlant leur langue en public à leur jeune enfant, leur racontaient la création des écoles en maori. Ici encore, c’est à la fois parce qu’ils pouvaient échanger avec précision dans une langue commune et grâce au fait d’être eux-mêmes nourris de leur propre appartenance qu’une compréhension et une confiance mutuelle se sont rapidement installées. Gageons que si ces protagonistes avaient été cinéastes, ils auraient eu l’idée d’écrire un film présentant le destin croisé de deux jeunes familles, bretonne et maori, élevant des enfants bilingues.
Dans le cas du cinéma breton, on lira dans l’article de ce numéro sur le festival des médias celtiques que si les tentatives de coopération ont jusqu’ici échoué, c’est avant tout en raison de l’incapacité de la Bretagne à se doter d’un organisme de radiotélévision qui serait le pendant et le partenaire des télévisions insulaires en langue celtique. Mais une nouvelle génération, à l’aise aussi bien en breton qu’en anglais, lingua franca des pays celtiques et au-delà, tente aujourd’hui de montrer que même avec peu de moyens, il est possible de renouer le dialogue et rouvrir les portes. Il y a là un vrai espoir que les responsables bretons doivent encourager, car de cette capacité à créer au-delà des frontières linguistiques dépend fortement l’avenir d’une Bretagne, qui, il faut le reconnaître, est en bout de ligne dans le contexte français.
Yann Rivallain, rédacteur-en-chef
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