Ajouté le 1 mars 2009 dans Editos
Face à l ’ampleur de la crise économique, il ne se passe pas une journée sans que quelque part en Europe, France en tête, certains hommes politiques, des économistes, des experts, mais aussi des syndicalistes réclament des mesures plus ou moins autoritaires pour protéger les économies dites « nationales ». En annonçant des subventions spécifiques aux constructeurs français d’automobiles, le président français a déclenché un tollé dans la plupart des pays européens. Dans un article du Götenborg Posten, un journaliste suédois estime que “le protectionnisme économique est une forme particulièrement dangereuse de populisme politique. Dans le pire des cas, il entraîne une réaction en chaîne dont le résultat est l’appauvrissement général de tous.” En Hongrie, le quotidien de gauche Népszabadság s’indigne des tendances protectionnistes de la France, accusant même le président français “d’ébranler les fondements mêmes de l’Union européenne.”
Au moment où Nicolas Sarkozy ressort de vieilles lunes aux reflets gaulliens, près de trois mille ouvriers manifestent dans plusieurs villes du Royaume-Uni contre l’embauche de quelques centaines d’ouvriers portugais et italiens, suite à un appel d’offre européen lancé par Total et remporté par une firme italienne. Il y a quelques années encore, le droit pour tous les citoyens européens de circuler et de travailler dans un autre pays membre était célébré comme une victoire. Aujourd’hui, son application peut faire descendre des milliers de personnes dans la rue...
La régression de l’économie peut brutalement déboucher sur une régression tout aussi brutale pour l’Homme. L’Europe en a fait la douloureuse expérience dans les années 1930, avec les conséquences que l’on sait. C’est donc au moment même où certains s’arc-boutent sur l’État-nation qu’il faut affirmer haut et fort la diversité et la pluralité de l’Homme et de nos sociétés. Le multiculturalisme, tant décrié dans l’Hexagone, comme nous l’explique avec justesse Louis-Georges Tin dans l’interview de ce numéro d’ArMen, est peut-être la moins mauvaise solution pour concilier nos délicates aspirations à appartenir et à échanger. Si l’on voit, ici et là, des intellectuels français se réjouir que le modèle d’intégration à la française, hier jugé autoritaire et « culturicide » par nos voisins, commence à intéresser les Britanniques ou les Espagnols, il n’y a pas de quoi pavoiser : c’est précisément parce que certains de leurs élus succombent aux sirènes populistes du repli sur soi et du retour à des fondamentaux douteux.
À l’inverse, certains s’étonneront par exemple de voir le Parti nationaliste écossais, le snp, condamner les manifestations contre l’embauche d’une main- d’oeuvre étrangère, qui ont aussi touché l’Écosse, en rappelant que “la libre circulation des travailleurs en Europe a été un large succès et doit continuer”. Ils ne savent peut-être pas que ce parti venait de rendre hommage à l’un de ses membres, Bashir Ahmad, le premier parlementaire musulman et indépendantiste écossais, d’origine pakistanaise, qui vient de décéder. Ni qu’il avait prêté serment en anglais et en urdu et participait aux sessions parlementaires en costume traditionnel pakistanais. Il ne s’agit pas non plus de faire de l’angélisme en feignant d’ignorer que les communautés ne sont pas toujours perméables et que le partage des cultures et des ressources économiques demande beaucoup d’énergie et des compromis délicats. Pour éviter le pire, il faut aussi accepter sa propre identité, connaître son histoire et son environnement direct, en un mot savoir d’où l’on vient et pouvoir s’affirmer positivement face à l’autre plutôt que de se replier dans un universalisme de façade qui n’est pas d’un grand secours lorsque les poings sont déjà serrés.
Pour des raisons plus économiques que géographiques, la Bretagne n’a guère eu à aborder ces questions frontalement jusqu’à présent. Notre pays change et s’ouvre, lui aussi, inexorablement. Il est important de réfléchir dès aujourd’hui à la manière de concilier notre aspiration à affirmer notre identité refoulée depuis des décennies avec une acceptation plus franche et plus assumée de celles et ceux qui rejoindront demain notre communauté de destin. Car un pays qui aspire au multilinguisme et défend le droit aux appartenances multiples peut légitimement s’interroger sur le bien-fondé des politiques d’intégration “affadissantes” qui continuent à engendrer tant de souffrances. Contrairement à une idée reçue bien française, il n’y a pas de modèle miracle, mais des réponses à chercher dans notre conscience collective, et pourquoi pas, bretonne ?
Yann Rivallain, rédacteur-en-chef
(illustration : logo de l'association Amitiés kurdes de Bretagne)
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